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Grand Angle - Le bonheur, indicateur économique ? PANoRAMA
soi...), et enfin, l’évaluation de la vie, la dimension la plus couramment étudiée en économie du bonheur. Cette dernière traduit une analyse à froid, par les sondés, du niveau de satisfaction de leur propre existence, « et ce, au travers de question- naires d’évaluation comme l’ “échelle de Cantril” qui permet à chaque sondé de noter de 0 à 10 la qualité de sa vie », indique l’éco- nomiste.
la photo d’un pays ou d’une pas des kilos ou des euros. un impact avéré sur celui- vont dans la bonne direction. époque, un revenu plus élevé Le bonheur déclaré par les ci, comme le revenu, la santé Les citoyens sont-ils contents est toujours et partout as- gens est toujours relatif à ou l’éducation qui sont éva- de leur environnement, de socié à un bonheur plus im- un contexte, à une époque, lués par des indicateurs spé- leur salaire, du degré de dé-
RAPPORT STIGLITZ- SEN-FITOUSSI
le point d’orgue d’une telle démarche : la publication, en 2012, d’un rapport sur le bien-être de la population commandé par le Premier ministre. Celui-ci avait alors commenté : « À ceux qui di- sent que tout cela ressemble à une distraction par rapport à la gravité des affaires du gouvernement, je dirais que rechercher ce qui améliore vraiment la vie des citoyens et œuvrer en ce sens consti- tue, en vérité, les affaires importantes d’un gouverne- ment ». une déclaration coup de poing qui en dit long sur l’engagement des Britan- niques en la matière... Quid de la position de la France ? « Longtemps, le pays a été à la traîne sur ces questions, même si une prise de conscience s’est opérée sous la présidence Sarkozy, avec la commande d’un rapport auprès de la commission Sti- glitz-Sen-Fitoussi sur la me- sure de la performance éco- nomique et du progrès so- cial », rappelle Gilles du- fraisse. un rapport qui a conduit, in fine, à la création en 2011 du Better life index par l’oCde (organisation de coopération et de déve- loppement économique). Cet indicateur du vivre mieux permet de comparer le niveau de bonheur par pays au moyen de 11 thèmes consi- dérés comme essentiels au bien-être. dernière grande initiative de l’Hexagone : le projet de loi voté en avril
Une mesure subjective qui doit intervenir en complément des indicateurs classiques comme le PIB,
et non en remplacement
LA SUISSE, PAYS LE PLUS HEUREUX
Sur ce créneau surfe un nombre croissant d’enquêtes d’opinion, constituant ainsi les matériaux phare de l’éco- nomie du bonheur. C’est le cas de l’enquête sociale eu- ropéenne ou de la “World Values Survey” qui intègrent toutes les deux des questions sur le bien être subjectif. idem pour l’enquête an- nuelle sur les conditions de vie des ménages réalisée par l’insee, qui prévoit dés- ormais des questions sur le bonheur. Certaines enquêtes sont même 100 % dédiées à une telle thématique, à l’instar de celles de l’institut américain Gallup (classe- ment mondial de l’opti- misme, rapport sur la qualité de vie dans le monde, etc.), ou encore le World Happi- ness Report crée par l’oNu en 2012. Ce rapport annuel, qui mesure le bien être des individus, pays par pays, a publié en avril sa dernière édition. Résultat : le pays le plus heureux du monde n’est autre que... la Suisse, suivie de près par les pays d’europe du nord (islande, danemark, Norvège) et le Canada. la France n’arrive, elle, qu’à la 29ème place ! « Dans les enquêtes sur le bonheur, les Français ne sont souvent pas très bien placés, analyse Claudia Se- nik ; ce moindre bonheur français va de pair avec un fort pessimisme et une pro- jection malaisée vers l’ave- nir ». les pays les moins heureux ? d’abord des na- tions africaines : le togo, le Bénin ou encore le Rwanda. Faut-il en conclure que le niveau de vie élevé reste le gage de bonheur ? « En effet, le développement éco- nomique favorise le bonheur de tous, confirme Claudia Senik, car lorsqu’on prend
portant ». Si le niveau de bonheur moyen d’un pays augmente avec le revenu par habitant, la relation n’est
à un ensemble des possibles. Un 7 sur 10 de satisfaction en 1940 n’est pas équivalent à la même «note» en 2010 ».
cifiques ou plus synthétiques à l’instar de l’IDH, l’indice de développement humain ». C’est d’ailleurs pourquoi le
mocratie dans leur pays ? Passer par le subjectif per- met de rendre la parole aux individus », poursuit Claudia Senik. et de mener, in fine, des politiques publiques plus adaptées. « Alors que la plu- part des orientations poli- tiques sont encore prises à l’aune du strict PIB, l’éco- nomie du bonheur pousse ainsi les Etats à prendre en compte ce type de données subjectives pour mener à bien des politiques nationales en vue d’un développement durable favorisant le bien- être collectif », complète Gilles dufraisse. Plus encore, une telle approche de l’éco- nomie démontre, à travers moult exemples concrets, le succès des gouvernements qui incluent le bonheur dans l’équation. Par exemple, le Royaume-uni, très avancé sur le sujet, est arrivé à la conclusion que la «ruralité», et les «espaces verts» étaient des facteurs clés du bonheur, ce qui influence aujourd’hui ses politiques. « Depuis une bonne quinzaine d’années, et plus particulièrement avec l’arrivée de David Cameron au pouvoir, en 2010, l’éco- nomie du bonheur est prise
Saurez-vous reconnaître le Suisse du Français ?
et celle-ci d’ajouter : « l’éco- nomie du bonheur n’est pas une science exacte, nous travaillons sur des enquêtes basées sur le déclaratif, dont les résultats doivent être in-
World Happiness Report ne prend pas juste en compte, dans sa méthodologie, des critères relatifs au bien être subjectif - la confiance (per- ception d’une absence de
toutefois pas linéaire :
« quand on sort de la pau- vreté, le bonheur croît très vite, ensuite, la progression se ralentit. Cette relation entre revenu et bonheur est très standard : en matière de consommation, il y a tou- jours une sorte de prime à la nouveauté », développe la chercheuse.
Passer par le subjectif permet de rendre la parole aux individus et de donner de vrais retours sur
PARADOXE D’EASTERLIN Cependant, le bonheur n’est pas corrélé dans le temps à la hausse du niveau de vie, loin s’en faut. découverte fondamentale de l’économie du bonheur, baptisée “pa- radoxe d’easterlin” : la pro- portion d’Américains se dé- clarant très heureux en 1970 n’est pas plus élevée qu’en 1942, malgré un niveau de vie moyen deux fois plus élevé. un argument de poids pour les adeptes de la dé- croissance ? « Pas vraiment, répond Claudia Senik, la mesure du bonheur n’est pas absolue ; ce ne sont
terprétés avec précaution ». C’est la preuve qu’une telle mesure n’a de pertinence que « si elle intervient en complément des indicateurs classiques, tels que le PIB, et certainement pas en se substituant à eux ! », lance Gilles dufraisse, consultant à la Fabrique Spinoza, unique think tank français dédié à l’économie du bon- heur. Plutôt que de chercher à piloter directement le sen- timent de bonheur des ci- toyens, Mickaël Mangot re- commande ainsi aux déci- deurs publics d’améliorer « les éléments objectifs ayant
les actions des gouvernements
très au sérieux outre- Manche, rappelle Andrew Clark, économiste au CNRS et à l’école d’économie de Paris ; ainsi pour chaque grande politique publique élaborée, une unité évalue désormais en amont l’impact desdites mesures sur le bien- être de la population ». Plus encore, l’oNS, l’office for National Statistics, intègre depuis quelques années déjà quatre questions sur le bon- heur, dont une sur la satis- faction de la vie, dans son enquête générale annuelle “integrated Household Sur- vey”.
corruption), le soutien social (avoir quelqu’un sur qui compter), le sentiment de liberté, la générosité..., - mais aussi des critères plus objectifs comme le PiB par habitant.
dernier, et porté par la députée écologiste eva Sas, visant à la prise en compte de 10 nouveaux indicateurs de ri- chesse dans la définition des politiques publiques. et ce, en intégrant à la loi de fi-
POLITIQUES
PLUS EFFICACES
Mais alors quid de la plus- value réelle apportée par l’économie du bonheur en matière de politique publique ? « Au-delà des indicateurs classiques, les mesures du bonheur permettent à un gouvernement de vérifier que les orientations prises
nances un tableau de. complétant le PiB. Pour trou- ver les fameux indicateurs, une consultation publique a été organisée en mai et juin par France Stratégie. une grande première qui devrait conférer à l’économie du bonheur la place qu’elle mé- rite dans l’Hexagone.
Juillet - Août 2015
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Charles Cohen
bord

