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n°21
PAnORAMA Rétrospective - L’image du chef d’Etat
la DS et le pédalo
Dans chaque numéro, EcoRéseau vous propose de revenir sur un événement ou une institution qui fait l’actualité, en les mettant en regard de ce qu’ils étaient ou auraient pu être il y a un demi-siècle. Pas question de comparer l’incomparable, de fustiger ou de glorifier le passé. Simplement de montrer que non, ça n’était pas forcément mieux avant.
En 60 ans, nous sommes passés de la statue du Commandeur de Gaulle au « Président normal » Hollande. une démocratisation de la fonction aujourd’hui portée à son paroxysme, mais pas si nouvelle que cela...
identique se reproduit. le natif de Montboudif dans le Cantal est soucieux de véhiculer l’image d’un pré- sident fort. Comme son pré- décesseur, il croit qu’un grand pays comme la France doit être représenté avec éclat. Mais dans le même temps, l’homme af- fiche une retenue naturelle concernant sa vie privée. « Cependant, nuance Chris- tophe Prochasson, on com- mence à voir poindre un début de mise en scène de sa vie privée. On le filme dans ses appartements, par exemple, et son épouse Claude joue un rôle im- portant à l’Elysée. » Avec Giscard, la « privatisation » de la fonction monte encore d’un cran. les actes privés deviennent publics, le Pré- sident va déjeuner chez les Français, va voir des éboueurs... Evidemment, loin de normaliser, la pré- sence des caméras de télé- vision renforce encore
redonner encore un peu de lustre. » Alors, Mitterrand, traître à ses idées, ou simple homme politique rattrapé par la puissance des insti- tutions ? « Les institutions le rattrapent, c’est une cer- titude. Mais sans doute Mit- terrand a-t-il aussi voulu légitimer la gauche, mon- trer que celle-ci avait les compétences et la capacité à porter le costume prési- dentiel. »
du pouvoir. » Pour autant, n’a-t-on pas justement re- proché à nicolas Sarkozy et à son successeur de ne pas assez « faire Prési- dent » ? Preuve que si les Français veulent un prési- dent qui leur ressemble, ils souhaitent tout à la fois que le bonhomme en impose. « Evidemment, il existe une sorte de schizophrénie qui peut s’expliquer par la crise que nous traversons, ana-
EPrésident Chat-L’heureux
n politique, il est
n’oublie pas. Qui marquent au fer rouge un quinquennat, qui posent un style. Pour Valéry Giscard d’Estaing, ce n’est qu’un « au revoir », mais il don- nera pour l’éternité l’image – en grande partie fausse – , d’un président glacial et piètre communiquant. Vingt-sept ans plus tard, nicolas Sarkozy signe son mandat d’un C qui veut dire « Casse-toi pauv’con », et qui restera la marque d’un président prêt à bous- culer les codes jusqu’à l’ex- cès. Pour François Hol- lande, c’est sans aucun doute l’évocation du « pré- sident normal » qui demeu-
Vivaro. Alors, la normali- sation de nos chefs d’Etat, signe des temps, stratégie de communication, ou ha- bitude républicaine ?
contre des pouvoirs per- sonnels, poursuit l’histo- rien : la monarchie, l’Em- pire, puis le maréchal Pé- tain. »
des phrases qu’on
rera dans les mémoires. Pour lui comme pour son prédécesseur, ces petites phrases en disent long sur l’image qu’ils souhaitent véhiculer. Celles de chefs d’Etat proches du peuple, parlant comme le peuple, vivant comme le peuple. le Premier ministre de ce même « Président normal » n’affirmera-t-il pas partir régulièrement en vacances en fourgonnette Volkswa- gen ? On imagine mal le général de Gaulle en Opel
Paradoxalement, c’est avec François Mitterrand que la seconde rupture intervient. Mais pas dans le sens at- tendu. « Chacun pensait que lui, l’auteur du Coup d’Etat permanent, le pour- fendeur de la personnali- sation du pouvoir, allait profondément démocratiser la fonction, se souvient l’historien. Mais c’est tout l’inverse qui se produit. C’est sans doute le dernier Président de la Ve Répu- blique à incarner la fonc- tion comme de Gaulle l’avait pensée, voire à lui
Les bases de la société vi- brent, des fêlures apparais- sent, et s’installe une sorte
4 Juin 2015
« La question de la stature du chef de l’Etat doit être comprise dans une histoire longue, celle de la Répu- blique, explique Christophe
la rupture se produit avec le général de Gaulle et les institutions de la Ve Répu- blique. Fini les présidents dominés, place à la figure
De Gaulle homme public va cultiver la figure d’une personnalité éclatante
Prochasson, historien, rec- teur de l’académie de Caen, directeur d’études à l’EHESS* et co-auteur de l’ouvrage collectif Une contre-histoire de la 3e Ré- publique (la Découverte, 2013). Depuis la Révolu- tion, les républicains se méfient des personnalités. C’est même un trait de la culture républicaine – no- tamment les 3e et 4e –, du- rant lesquelles les prési- dents sont des personnages institutionnellement domi- nés. » léon Gambetta ne demandait-il pas à ses mi- litants de ne pas crier « Vive Gambetta », mais « Vive la République » ? Pourquoi cette défiance ? « Car la République s’est construite
de l’homme providentiel. De Gaulle homme public va cultiver la figure d’une personnalité éclatante, do- minatrice et très à l’aise avec un nouveau media déjà surpuissant : la télévi- sion. On va parler de mo- narchie républicaine, et le Canard Enchaîné ne s’y trompera pas en publiant chaque semaine en 4e de couverture une rubrique sur la vie à l’Elysée intitu- lée « la Cour ». l’homme privé, en revanche, ne dis- simulera jamais son goût pour la modestie, et ne fera jamais état d’un goût pour le luxe ou l’apparat. le Président n’est pas normal ; Charles de Gaulle, si. Avec Pompidou, un schéma
l’éclat du chef de l’Etat. Mais peu importe, la photo est réussie, et le pouvoir suprême semble plus ac- cessible.
De Gaulle, président anormal
les germes du « Président normal » revendiqué par François Hollande sont à chercher dans le successeur de Mitterrand, Jacques Chi- rac. « Avec lui, on entre dans un nouvel âge, qui s’explique par l’évolution de la société, affirme l’his- torien. Ces 20 dernières années, le rapport à l’au- torité et aux élites s’est profondément transformé. La télévision, la radio, In- ternet ont de leur côté ajouté une bonne dose de transparence dans le débat public, qui interdit tout exercice « monarchisant »
lyse Christophe Prochasson.
lgie d’une époque
de nosta.
où les choses paraissaient plus stables et instituées. La société aspire à plus de démocratie, et dans le même temps se cherche un solide capitaine de navire. » Et pas de pédalo, aussi po- pulaire qu’en soit l’image.
*Ecole des hautes études en Sciences sociales
Olivier Faure


































































































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