Page 8 - EcoRéseau n°15
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n°15
PANORAMA Regard sur l’Actualité - Thomas Hugues
« Nous vivons une belle époque
pour enquêter et challenger le pouvoir »
Thomas Hugues, journaliste, présentateur, ex-producteur, a un physique de jeune premier. Sourire en coin, attitude ouverte et débit lent parachèvent une impression de sérénité face aux aléas de l’actualité. Pourtant ses convictions et avis tranchés sur les univers du journalisme, des médias
et de la production de programmes TV, prouvent qu’il vit pleinement les décharges d’adrénaline que lui procurent ses différents métiers.
Quelle évolution des médias percevez-vous depuis que vous avez commencé ?
Je parlerais même de révolu- tion, parce que le numérique change les comportements. Au niveau économique la transition est très difficile à négocier, car nombre de lec- teurs/spectateurs ont basculé sur l’offre online, sans qu’on ait encore trouvé le moyen de pleinement monétiser cette
audience. La radio est peut- être moins impactée, car ce média est nomade depuis son origine, rythmant le quotidien des gens, jouant le rôle de compte à rebours le matin par ses rendez-vous. L’écoute dans la voiture et les podcasts l’ont empêchée de subir de plein fouet la concurrence des chaînes TV d’informa- tion en continu ou d’Internet. En revanche la télévision est complètement influencée par
©DR
le numérique et la fragmenta- tion de la consommation. Même si Médiamétrie vient d’intégrer les audiences dif- férées, l’économie est encore en gestation. Au niveau du comportement des journa- listes aussi la situation a évo- lué. Nombre d’observateurs vilipendent le moindre res- pect du pouvoir et la désacra- lisation du politique, mais je reste persuadé que le rôle du quatrième pouvoir est d’in-
Les comportements grégaires de la presse et l’intrusion dans les intimités ne viennent-ils pas gâcher ce beau tableau ?
NOVEMBRE 2014
Bien-sûr on peut déplorer à l’inverse une « BFMisation » du traitement de l’informa- tion. Parfois un micro-scan- dale devient un scandale d’Etat. Après avoir long- temps été trop obséquieux à l’égard du pouvoir, après avoir longtemps étouffé des affaires, les journalistes re- cherchent le clash à outrance. Les raisons ? La concurrence des sites Internet et des chaînes d’information en
former sur les trains qui arri- vent en retard et de dénoncer les scandales. « Le journa- lisme, c’est publier quelque chose que quelqu’un ne veut pas voir publié, tout le reste n’est que communication », disait Georges Orwell. Bien sûr il serait dangereux de tomber dans la sinistrose la plus totale, mais il ne faudrait pas non plus prendre la tra- jectoire du JT qui a le plus de bonnes nouvelles, celui de la Corée du Nord. Je vais vous étonner, mais je pense que nous vivons une belle époque pour enquêter et challenger le pouvoir. Le Canard Enchaîné marche bien, Mediapart sem-
continu obligent à mettre du charbon dans la machine, plus rapidement que le concurrent. Si bien qu’un simple « Tweet clash » entre Nadine Morano et Stéphane Guillon est monté en épingle si rien ne survient au même instant. Ou certaines alertes de sites annoncent la mort de Christophe de Margerie, puis évoquent une déclaration de Nabila. Des dérives peuvent apparaître, notamment dans la non hiérarchisation de l’in- formation. Quant au viol de la vie privée, je pense qu’il y a un avant et un après affaire DSK. La presse avait cou- tume de dire qu’elle s’arrêtait
des reportages économiques ont une vocation informative avant tout. TF1 évite soi- gneusement l’investigation économique, pour ne pas froisser les annonceurs po- tentiels. Bien-sûr les chaînes publiques ne vont pas se faire prier pour tenter d’attirer des spectateurs. Le canular de Nicolas Bedos faisant croire à une liaison avec Valérie Trierweiler dans l’émission d’Alessandra Sublet « Un soir à la Tour Eiffel », avait pour but de dénoncer le mé- lange de peoplisation et d’in- time imposé par une certaine presse à la population, mais il a aussi dopé les audiences.
Je reste persuadé que le rôle du quatrième pouvoir est d’informer sur les trains qui arrivent en retard et de dénoncer les scandales
ble avoir trouvé un modèle viable sur le Web. La distan- ciation et l’investigation sont en amélioration constante.
sur le seuil de la chambre à coucher. L’intrusion dans la vie intime devient désormais monnaie courante.
Quelles sont les grandes différences que vous avez remarquées entre chaînes privées et publiques ? France 5 est dans sa bulle, puisqu’elle n’a pas de rédac- tion et fait appel à des agences de production pour ses contenus. Elle reste la chaîne de la connaissance et du savoir, qui n’est pas obsé- dée par les audiences, quand France 2 ou France 3, qui sont des chaînes premium, se trouvent en concurrence fron- tale avec M6 ou TF1. Toute- fois l’objectif de France Télévision n’est pas forcé- ment d’être le leader ; parfois des émissions politiques ou
On est à la limite, mais je trouve exagérée l’enquête ou- verte par le CSA.
Justement, pensez-vous que la liberté de ton n’est plus ce qu’elle était ? Nous vivons dans une époque moins libre qu’il y a 20 ou 30 ans. Le sketch de Pierre Desproges sur les Juifs, aussi talentueux soit l’artiste, devrait être sup- primé. Des associations et lobbies se sont spécialisés sur la critique des humoristes, ils feraient mieux de se concen- trer sur les politiques. Il est anormal de ne pas pouvoir faire rire en parlant des roux, handicapés, musulmans ou unijambistes sans être atta- qué. La télévision reste un média de masse, la liberté de ton est donc moindre qu’à la
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