Vincent Champain, président de l’Observatoire du long terme

“Je ne suis pas inquiet sur le nombre total d’emplois”

Président de l’Observatoire du long terme et cadre dirigeant, Vincent Champain partage sa vision sur le développement du digital en France.

Pourquoi avoir créé l’Observatoire du long terme ?

Plus que jamais, on a besoin, en France, de stratégies à long terme – aussi bien pour l’Etat que pour le secteur privé. Il manquait un think tank indépendant dédié à ces enjeux. C’est un manque car on risque de ne regarder les sujets que par le petit bout de la lorgnette. Par exemple, sur l’impact du taux de robotisation en France. Il est plus faible que la moyenne européenne ce qui pèse sur l’emploi industriel – notamment par rapport à l’Allemagne. Or les discussions se concentrent sur les taxes plus que sur comment renforcer notre productivité (avec des robots, mais aussi en formant davantage)… Plus généralement, on voit apparaître un consensus – de Stiglitz à Krugman en passant par McAfee ou le chief economist de Blackrock – qui estime qu’on sous-investit dans le long terme.

Le digital fait-il partie de ces sujets ?

Le digital n’est pas absent du débat public ; cependant on commente beaucoup les risques sur l’emploi, et très peu les opportunité associées – emplois nouveaux, bénéfices en termes de santé ou de vie quotidienne. De plus, on a tendance à se tromper. Alors que l’on prédit une contraction à cause digital, la productivité a baissé partout (au point que l’on parle de stagnation séculaire); et alors que l’on prédit la disparition des emplois salariés, on constate que c’est la part de l’emploi indépendant aux Etats-Unis et dans l’OCDE qui a baissé depuis dix ans.

Que pensez-vous de la gestion de la transition numérique en France ?

Il faut être agronome et assurer un terrain fertile et non mauvais jardinier qui choisit les plantes ou essaye de tirer dessus pour les faire grandir. La ligne de Bruno Le Maire et du gouvernement d’Edouard Philippe va dans le bon sens. Mais il reste du chemin pour assurer que la France soit assez réactive pour saisir toutes les opportunités. Quand les ministres seront aussi mobilisés par les perspectives offertes par l’exploitation des outils d’intelligence artificielle de Google tombés dans le domaine public depuis fin 2015, plus que pour la taxe sur la robotisation, on pourra dire qu’on sera mature…

La masse critique est également essentielle. Pour accéder à un marché aussi large que celui des Américains, il faut soit passer par l’Europe, avec tout ce que cela implique (traduction, normes ou usages nationaux), soit par la francophonie dont le potentiel économique est pour l’instant peu exploité dans le domaine numérique notamment pour les applications du « Web sémantique ».

Quelles sont les tendances à surveiller dans le digital ?

La première concerne les plateformes d’échanges et de développement. La deuxième est la déconcentration de la production de logiciels, grâce à l’utilisation de plateformes et d’outils, qui rendent le développement logiciel à nouveau simple (c’était le cas aux débuts de la micro-informatique). Les clients vont pouvoir développer leur solution à des problèmes spécifiques en utilisant des briques logicielles, un peu comme dans un jeu de Lego.

La troisième tendance est l’inversion de la globalisation des talents, après les grosses phases d’offshoring : un datascientist chinois ne coûte que 30% de moins qu’un Français, mais les évolutions des salaires ou des taux de change continueront à réduire l’écart. La déconcentration du logiciel et l’utilisation de plateformes se traduit également par un grand nombre d’applications plus petites. Il y a plus d’interactions avec le client et moins de développement pur, ce qui augmente le besoin de développeurs locaux.

Ensuite vient l’Internet des objets qui génère une quantité gigantesque de données, et va aussi développer la datascience. Enfin la cybersécurité et le cloud seront amenés à se développer fortement dans les années à venir.

Comment voyez-vous la situation de l’emploi à cinq ans voire à dix ans ?

D’après l’étude réalisée par l’Observatoire, l’impact sur l’emploi serait de 10 à 15% d’emplois en moins à horizon de 10 à 20 ans. Or chaque année, l’économie française en détruit et en crée à peu près autant. Par ailleurs, le digital créera aussi de nouveaux emplois, certains difficiles à imaginer aujourd’hui. Donc je ne suis pas inquiet sur le nombre total d’emplois.

La vraie question sera de saisir au mieux les opportunités, tout en évitant de devenir une nation à deux vitesses. Il y a 20 ans, on parlait beaucoup de « flexicurité » – le modèle nordique, avec un droit du travail flexible et un accompagnement fort (ils y injectent 40% de moyens supplémentaires alors qu’ils n’ont que 4% de chômage). Pour l’instant, on s’est focalisé sur la flexibilité. L’accompagnement demande des efforts budgétaires et de transformation opérationnelle importants. Un sujet souvent absent des débats, que l’Observatoire essaye de pousser dans le débat public.

Jean-Marie Benoist

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