Stéphanie Savel, présidente de WiSEED plateforme d’equity crowdfunding

« Les gens deviennent enfin épargne-acteurs »

Une aide de la foule presque illimitée, pour aller désormais très haut et très vite…

Règlementations et mentalités accordent plus d’importance au crowdfunding, devenu outil nécessaire, voire essentiel des jeunes pousses en France, comme l’observe Stéphanie Savel chez WiSEED.

Le financement participatif en equity est-il une réalité aujourd’hui en France ?

La société a été créée en 2008 à Toulouse, et a été la première plateforme equity pour les start-up. Cela n’existait ni en France ni aux Etats-Unis. Nous avons forcément beaucoup dû travailler en R&D pour proposer des offres répondant au double besoin – des particuliers en recherche de sens ainsi que de retour sur investissement –, et des entrepreneurs. Nous avons aussi dû travailler pour être conformes à la réglementation. A l’époque, en sollicitant autant de monde via Internet, notre action était assimilée à un appel public à l’épargne. La réglementation était très dure, nous ne pouvions pas dépasser les 100000 euros et les 149 personnes. Heureusement tout a changé en 2014 lorsqu’a été créé un statut particulier pour le crowdfunding de Conseil en investissement participatif (CIP). Cette reconnaissance a eu deux effets : un cadre légal dédié avec un statut régulé par l’AMF, ce qui a évité d’entendre la sempiternelle question : « Mais tout ce que vous faites est-il bien légal ? ». Cela a aussi permis de se faire connaître et de trouver un vrai soutien chez les politiques, les médias et investisseurs. Nous devons ce changement à Fleur Pellerin, qui a organisé un groupe de travail sur le financement des start-up en 2013 lors des Assises de l’Entrepreneuriat. A partir de 2010 une autre plateforme d’equity s’est montée, et en 2012 d’autres concurrents sont apparus. La France se caractérise par une certaine dispersion du marché, avec des plateformes spécialisées sur le vin, la pharma… Les généralistes ne sont pas si nombreuses. Actuellement trois se distinguent pour l’equity : WiSEED, Anaxago et SmartAngels.

Comment se situe la France par rapport aux autres pays ?

Aux Etats-Unis le financement de start-up et l’amorçage sont plus développés grâce à une myriade de business angels et de fonds, si bien que l’equity crowdfunding est limité. L’outil reste plus tourné vers le don, à l’image de Kickstarter. La Grande-Bretagne s’est lancée plus tard dans la course, mais grâce à un cadre règlementaire plus souple, a vu émerger des champions plus rapidement tels Crowdcube ou Seedrs. L’Hexagone est le premier pays européen qui a adopté une réglementation spécifique en matière de crowdfunding, ce qui a encadré et encouragé le financement d’equity. De plus, lors des Assises de la finance participative, Emmanuel Macron a augmenté les seuils à la demande de tous les acteurs du secteur. Mais le pays souffre encore d’un manque en matière d’amorçage. Même les fonds sont frileux. La politique publique est très active en termes d’accompagnement, et draine dans son sillage nombre de structures qui épaulent les start-up, comme les incubateurs, pépinières et même grands groupes. Mais le bât continue de blesser au niveau du financement de jeunes pousses, qui ont besoin de temps pour pénétrer des marchés, souvent verrouillés par de grands acteurs traditionnels.

Observez-vous la perception des gens quant à l’equity crowfunding évoluer au fil des années ?

J’ai rejoint l’aventure il y a deux ans et demi. A cette époque les porteurs de projets et start-up déjà en activité pensaient de prime abord aux business angels et fonds, et rarement au crowdfunding. Ce domaine rimait avec dons, pour eux, sur le modèle Ulule ou KisskissBankBank. Tout cela a changé. La preuve est d’ailleurs que nous finançons souvent des projets avec des fonds d’investissements, gage d’une certaine crédibilité.

Quelles sont les spécificités de votre plateforme ?

Nous fédérons une communauté de 73000 membres, et nous avons une appétence marquée pour les biotechs et les cleantechs. Les biotechnologies et énergies renouvelables sont des industries très capitalistiques qui nécessitent beaucoup de fonds. Auparavant les gens pensaient que nous constituions seulement de la love money ; ils revoient leur jugement. En ayant obtenu l’agrément de Prestataire de services en investissement (PSI), il nous est désormais possible de lever jusqu’à cinq millions d’euros. Des fonds ou des institutionnels comme Bpifrance nous accompagnent. En outre les porteurs de projets dans ces industries viennent aussi à nous pour la visibilité, la médiatisation via le Web 2.0 et toutes les retombées des réseaux sociaux.

Vous êtes aussi la vice- présidente de Financement Participatif France (FPF). Quels sont les enjeux de la profession aujourd’hui ?

Nous avons un boulevard devant nous, du fait des problèmes de financement initial des jeunes pousses et du montant important d’épargne des Français, qui pour l’heure restent cantonnés à l’assurance-vie et au livret A. Leur aversion au risque s’inscrit dans le sillage de celle des acteurs institutionnels. Tout l’enjeu pour nous consiste à démontrer les avantages de notre outil, qui donne enfin les moyens au particulier d’aiguiller ses investissements avec sens, de devenir épargne-acteur, de bénéficier d’une traçabilité et transparence. « Mettez une partie de votre épargne dans les entreprises qui représentent les emplois de demain » est notre discours. Nos fondateurs ont privilégié ces deux industries d’avenir, mais ce choix n’est pas utopique : celles-ci peuvent offrir une bonne rentabilité.

Etes-vous donc optimiste quant à l’avenir ?

Toujours plus de particuliers vont opter pour le fléchage de leur épargne, si nous nous basons sur le taux de croissance actuel et réalisons une extrapolation. Cependant je ne pense pas qu’un jour les gens s’échangeront des titres. Il ne faut pas oublier que ce genre d’investissement est risqué, il est aussi possible de tout perdre. Le risque d’illiquidité est fort, car il faut laisser le temps à la start-up de se développer, voire de réaliser un pivot pour adapter son business model. Nous proposons donc chez WiSEED d’autres offres qui permettent de diversifier l’investissement, avec d’autres risques et rendements. Outre le financement de start-up, nous proposons des projets de financements immobiliers, de sociétés ESS et coopératives, de projets de reforestation… Les chiffres n’en sont pas moins encourageants. Nous avons fait dernièrement une sortie positive, 18 mois après la levée de fonds. Les investisseurs ont récupéré une mise de 43% supérieure pour la biotech Antabio. Il y a aussi eu de la casse, qui fait partie du jeu. Six start-up sont allées au tapis depuis le début. Nous en avons financé 90.

Julien Tarby

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