Pourquoi la France, qui avait lancé dès le début des années 70 un réseau similaire, s’est-elle fait avaler par les Etats-Unis ? Quel pourrait être l’avenir de la Toile ? Réponse de Louis Pouzin, l’un des nombreux pères de la Toile.

Internet, un lieu de luttes et d’influences plus nombreuses qu’on ne le croit…
Internet, un lieu de luttes et d’influences plus nombreuses qu’on ne le croit…

L’entreprise semi-publique Orange installe petit à petit de la fibre optique sur tout le territoire. Cela va-t-il transformer le monde digital ?

La fibre optique change la vitesse de transmission des messages, mais elle ne modifie pas la technique des télécommunications. Il existera encore des câbles, des commutateurs pour orienter le message à bonne destination, mais aussi des répéteurs pour amplifier le signal transmis tout au long de son parcours. En effet, tous les signaux physiques envoyés dans un câble se dégradent au fil des kilomètres et la fibre optique ne fait pas exception.

 

Vous êtes considéré comme l’un des créateurs de la technique d’Internet. Comment fonctionne cette technologie ?

L’informatique est avant tout un système mécanique. Et Internet est très simple par rapport à d’autres technologies. Son principe est le suivant : il s’agit de trouver différentes routes pour amener un message à bon port. Si un câble est coupé ou congestionné par un afflux de signaux, le message sera automatiquement envoyé sur une autre voie. Pour ce faire, nous avions créé en France, au début des années 70, la « commutation par paquets ». Il s’agit de diviser un message en plusieurs paquets numériques, et d’envoyer chacun de ces paquets sur des câbles différents si le besoin s’en fait sentir. Avant cette innovation, le message était géré par un centre de télécoms, qui établissait en amont un seul circuit pour l’envoyer. Le risque était évidemment que le signal ne soit pas transmis si un câble était défectueux ou qu’il mette longtemps à arriver à destination si la route était saturée.

 

La France a jadis été très en avance sur cette technique avec le projet Cyclades. Pourquoi n’avons-nous pas réussi à la développer ?

En matière informatique, il y avait en France, dans les années 60, une volonté d’indépendance. Pour ce faire, de Gaulle avait crée la Délégation informatique. Il existait également une volonté de moderniser les administrations. C’est dans ce contexte que j’ai lancé le projet Cyclades ; le but était d’établir un réseau de type Internet entre différents centres administratifs ou scientifiques dans le pays. En 1973, nous avons réussi à connecter des machines entre plusieurs villes à l’aide de routeurs et de la technique novatrice de commutation de paquets. Et nous avons démontré qu’il était possible de faire communiquer des ordinateurs issus de constructeurs différents s’ils utilisaient le même protocole informatique. Développer Cyclades en France et en Europe aurait été possible. Mais les PTT, qui géraient les transmissions téléphoniques à l’époque, n’ont pas cru à notre technologie, et ils craignaient sans doute de perdre le monopole de la recherche dans les télécoms. Puis Giscard a été élu en 1974 et il a finalement interrompu le financement du projet. Il a également supprimé la Délégation informatique.

 

Aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis qui dominent le Net, comme l’affaire de l’espionnage massif de la NSA l’a démontré. Vous combattez d’ailleurs leur monopole à l’ONU…

Les Etats-Unis ont longtemps fait croire qu’il était nécessaire de centraliser Internet. Pour ce faire, ils ont crée l’Icann en 1998. C’est une structure basée en Californie qui alloue des adresses IP aux utilisateurs ainsi que des noms de domaine. Il s’agit d’une entité très hiérarchisée qui a pour but la gouvernance de la structure Internet. Il n’y a jamais eu de décision formelle pour créer l’Icann mais aucun gouvernement n’a contesté son monopole à l’époque. Si vous voulez un nom de domaine ou une adresse IP, votre fournisseur d’accès à Internet pensera in fine être obligé de passer par eux. Cela pose problème. Par exemple, récemment, l’Icann a souverainement décidé de commercialiser des extensions de noms de domaine en .vin et .wine. Mais une entreprise américaine les a immédiatement achetés pour les revendre au prix fort. Un vrai obstacle pour les pays producteurs de vin… L’Icann joue la carte de la centralisation, car le standard commun est à la base de la communication électronique. Mais chacun peut monter son propre standard. Rien n’empêche une société privée ou un pays qui veut disposer d’un réseau logiquement indépendant de créer et distribuer sa propre numérotation interne. Les Chinois ont d’ailleurs créé leur propre réseau à partir de 2005, et les Russes font déjà ce qu’ils veulent. En Europe, les choses sont plus longues à se mettre en place.

 

En quoi consiste l’activité de l’association Eurolinc, dont vous êtes l’un des créateurs ?

Le but d’Eurolinc est de sensibiliser les hommes politiques sur Internet, car ils n’y comprennent rien. Nous avons cherché très tôt à faire contrepoids au lobbying intense de l’Icann auprès des gouvernements. Dans les années 2000, les Américains ont ainsi voulu imposer le seul american language sur la Toile, affirmant qu’Internet ne pourrait fonctionner autrement. C’était totalement faux. Nous avons alors réussi à convaincre 140 pays de développer Internet dans leur propre langue native avec leurs propres signes. Nous voulons également faire connaître la société Open-Root. Le but d’Open-Root est de proposer à petits prix des extensions de domaine indépendantes de l’Icann. Encore une fois, il est tout à fait possible de naviguer sur la Toile et de créer des réseaux sans passer par l’Icann. La multiplication des sociétés de ce type entamera à terme le monopole des Etats-Unis et permettra de développer un Internet moins centralisé.

 

Propos recueillis par Ludovic Greiling

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