« Le tournant 5G », bonne ou mauvaise idée ?

Le virage à destination de la 5G a été pris. Non sans encombre. L’État, lui, aurait empoché environ 2,8 milliards d’euros lors de la phase d’attribution des fréquences 5G. Avec en pole position l’opérateur Orange (90 MHz de spectre) devant SFR (80 MHz), Bouygues Telecom et Free (70 MHz). Mais paradoxalement, si l’entrée dans l’ère 5G s’opère rapidement, derrière, ses principaux·ales détracteur·rices n’ont pas hésité à se faire entendre. Et s’inquiètent de l’impact de la technologie sur l’environnement. Entre autres. Décryptage avec Hugues Ferreboeuf, directeur associé chez Virtus Management, et Marceau Coupechoux, professeur à Telecom Paris et Polytechnique.

Sans doute l’un des plus grands paradoxes du débat sur la 5G. D’un côté, pléthore de levées de boucliers, des tribunes dans les journaux, des critiques, des éditoriaux pour casser la dynamique empruntée par la 5G. De l’autre, un gouvernement qui avance tête baissée vers ce qui semble s’apparenter naturellement à un progrès. Jusqu’à en devenir presque caricatural, le président de la République Emmanuel Macron préfère louer les mérites de la 5G, tournant nécessaire pour rester compétitifs, et discrédite ses détracteur·rices, condamné·es au « modèle Amish ». Et pourtant, le débat mérite d’exister, essentiel de dépasser la caricature pour poser les bonnes questions. Pour Hugues Ferreboeuf, directeur de projet chez ShiftProject : « Nous devons nous interroger sur le devenir de notre société. Voudrons-nous, dans une dizaine d’années, vivre au sein d’une techno-société s’appuyant sur le déploiement massif de la 5G ou au contraire dans un monde moins artificiel ? Malheureusement, le débat n’a en réalité pas eu lieu », regrette-t-il. Même son de cloche du côté de Marceau Coupechoux, qui n’a jamais perçu « l’ombre d’un débat au sommet de l’État. Du moins sur le plan de l’agenda, tout était déjà décidé : les enchères ont eu lieu, les fréquences ont été attribuées, le président a clos le débat ».

La 5G, pour quelle utilité ? 

Des retombées positives. Le député LREM Éric Bothorel a vanté les mérites de la 5G, une avancée qui facilitera – entre autres – l’accès à la culture grâce à des visites virtuelles ou la téléconsultation dans les déserts médicaux. Mieux encore, Marceau Coupechoux évoque la possibilité pour les « chirurgien·nes de réaliser des opérations à distance », une étape sera sans doute franchie avec la 5G. Gare pour autant à ne pas se satisfaire d’épineux problèmes comme le manque de médecins dans certaines zones au prétexte que la 5G tente d’y remédier. Pour les particulier·ères, le déploiement de la 5G leur rendra la vie plus confortable. Des téléchargements encore plus rapides que maintenant, un frigo connecté qui vous préviendra que vous n’avez plus de lait et vous proposera donc de vous en livrer, ou encore votre machine à laver qui se mettra automatiquement en marche lorsque votre panier de linge débordera. Autrement dit, « les objets connectés grand public éviteront aux gens de faire encore moins d’efforts intellectuels ou physiques. Bien entendu, tout cela reste superflu », explique Hugues Ferreboeuf. Comme le sentiment de créer des besoins superficiels, mais dont « les gens se serviront », assure Coupechoux. À noter aussi la réduction des temps de latence, ce qui aboutira à des échanges instantanés entre les machines et les serveurs et pour une interaction en temps réel. 

Plus globalement, les défenseur·ses de l’arrivée de la 5G y voient un moyen de ne pas se laisser (trop) distancer par l’avance technologique prise par les États-Unis et la Chine. Deux puissances qui ont entamé leur virage 5G l’an dernier. En Europe aussi, douze pays avaient déjà lancé des offres grand public. Sans oublier la Corée du Sud, loin, très loin, avec ses 117 00 antennes 5G et ses sept millions d’abonné·es. Ainsi, pour nos entreprises, « l’Internet des objets (IoT) industriels participe à un processus productif. S’équiper de testeurs ou de capteurs pour automatiser et optimiser la production sous-entend un gain économique potentiel », estime Hugues Ferreboeuf. De leur côté, les vendeurs de smartphones devraient aussi voir leurs ventes repartir à la hausse. Une opportunité économique indéniable. Et l’environnement dans tout ça ? 

Des effets néfastes sur l’environnement 

La 5G entraînera avec son déploiement son lot d’externalités négatives. Avec au premier chef les conséquences sur l’environnement : « Par définition, la 5G vient se rajouter à des réseaux existants, car il n’est pas encore question aujourd’hui d’en finir avec les réseaux 2G ou 3G. Donc logiquement, il ne peut y avoir qu’une augmentation de la consommation électrique », justifie Ferreboeuf. « Les études académiques tendent à montrer que les chercheur·euses ont fait des efforts afin d’améliorer l’efficacité énergétique, soit le nombre de bits/joule », souligne Marceau Coupechoux, mais c’est en réalité « la consommation globale qui va forcément augmenter ». Autrement dit, même si l’on observe un gain en termes d’efficacité énergétique (nombre de bits/J) avec la 5G, cela ne compensera pas la hausse des stations de base, synonyme de consommation plus élevée. Ce qui aura donc un impact négatif sur l’environnement. 

Sans oublier les effets indirects, comprenez que l’offre crée sa propre demande : « L’introduction de la 5G pousse à la hausse la croissance du trafic, les usager·ères vont utiliser de plus en plus de données », anticipe Hugues Ferreboeuf. Un constat partagé par le professeur à Telecom Paris Marceau Coupechoux qui ajoute que « celles et ceux qui prendront le chemin de la 5G se révèlent déjà grand·es consommateur·rices de 4G. Du moins dans un premier temps ».

Peut-on arrêter le progrès ? 

Mauvais timing pour la 5G… celui de pointer le bout de son nez dans une société inquiète d’une atteinte à ses libertés. L’application pour lutter contre la diffusion de l’épidémie de coronavirus, initialement baptisée StopCovid puis renommée TousAntiCovid, a subi un échec total. Du fait sans doute de la réticence des Français·es face à une potentielle traque permanente, malgré l’insistance du gouvernement sur la garantie de protection des données personnelles. Serions-nous toutes et tous devenu·es paranoïaques ? Ne tombons pas dans les raccourcis. Simplement, « voulons-nous de ce monde-là ? Les citoyen·nes ont le droit de se prononcer sur cette question. Devons-nous nous plier à l’avènement d’une société hyper connectée sous couvert que d’autres le font ? », s’interroge le directeur associé de Virtus Management. Des citoyen·nes gêné·es par l’émergence de la 5G, dont certain·es perçoivent en elle une intrusion dans la vie privée, « je n’avais jamais vu un débat aussi vif dans la société civile », concède Coupechoux. Concernant l’impact sur la santé, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) privilégierait la catégorie peut-être cancérogène, « très peu d’études ont été réalisées pour les nouvelles fréquences de la 5G. Mais si l’exposition globale reste faible et inférieure aux règles internationales, il ne devrait y avoir aucune conséquence pour la santé publique », affirme Tarik Jašarevic, porte-parole de l’organisation. 

Débat vif peut-être, et pourtant, la 5G ne constitue-t-elle pas ce qu’on pourrait appeler, évasivement, la suite logique des choses ? Comme une continuité dans le progrès. Selon nos deux spécialistes, non ! Pour Marceau Coupechoux, auteur d’une tribune dans le journal Le Monde qui insiste sur la nécessité de reprendre en main notre destin, « il faut se réapproprier les nouvelles technologies. Celles que nous avons laissées au marché. Nous devons retrouver un contrôle démocratique sur l’utilisation des technologies ». D’ailleurs, le professeur à Polytechnique reste convaincu que nous « conduisons un TGV qui se dirige droit dans le mur ! ». Idem du côté d’Hugues Ferreboeuf : « Si le progrès s’apparente à la continuation de ce que nous avons fait depuis 30 ou 50 ans, la trajectoire s’infléchira à terme d’elle-même, car le progrès dont on parle va de pair avec la hausse des émissions de gaz à effet de serre », assure-t-il. Alea jacta est, les premières commercialisations débuteront dès la fin de l’année dans certaines villes françaises. Une trajectoire a été prise, sera-ce la bonne ? 

Geoffrey Wetzel

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