Les intelligences émotionnelles 3.0

L’intelligence artificielle n’existe pas. L’intelligence artificielle est déjà entrée dans nos vies. L’intelligence artificielle sera la meilleure des inventions humaines. L’intelligence artificielle nous prépare des dystopies catastrophes. Les robots ne seront jamais intelligents. Les robots gagneront la guerre contre l’homme. L’IA n’éprouvera jamais aucune émotion. L’IA est déjà émotionnelle… On en parle ?

Pour l’heure, toutes ces affirmations contradictoires sont vraies. Au moins crédibles. Possibles. Une seule certitude, aucun robot, aucun algorithme n’a encore dépassé le stade même avancé de la simulation anthropomorphe. Le robot d’accueil Pepper du français Aldebaran (Softbank) est programmé pour que sa caméra lui transmette la physionomie des visiteurs, en fonction de quoi son algorithme adapte ses messages bienveillants. Mais aucune loi éthique au monde n’empêchera jamais un entrepreneur de bonne ou de mauvaise foi de se lancer sur le marché des robots qui comprennent l’homme, qui parlent l’homme, qui imitent l’homme, qui devancent l’homme, avec toutes les conséquences positives ou négatives possibles. Le 5 novembre, ÉcoRéseau ouvrira le premier colloque consacré aux intelligences émotionnelles pour qu’entre humains nous en débattions en toute intelligence. Expert/es et penseur/es face à un public d’entrepreneur/es, de dirigeant/es, de lecteurs/trices aiguisé/es et ouvert/es. En l’absence de tout robot ou presque. Bienvenue à la première après-midi dense et ludique, prélude à bien d’autres thématiques essentielles.

Enjeux et questions des IA émotionnelles

Du Français Luc Julia, patron de l’IA chez l’américain Samsung, qui a écrit tout un livre pour démontrer que L’intelligence artificielle n’existe pas (Éditions First), à l’Américain Elon Musk à la tête de Neuralink en passe de connecter le cerveau humain à des algorithmes capables de modifier les hormones du bonheur ou du stress, on ne parle pas tout à fait le même langage. Mais tous deux rendent compte de la même interrogation : allons-nous créer dans un avenir indéfini un « être » artificiel, pourquoi pas mû par des muscles artificiels – Harvard et le MIT y travaillent –, vitalisé par un sang spécial – on a mis au point un « poisson-robot » sans batterie doté d’un liquide énergétique – et bien sûr capable d’émotions ?

Pourquoi pas ?
Laurence Devillers, professeure à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) du CNRS, à la tête de l’équipe de recherche Dimensions affectives et sociales dans les interactions parlées, ne doute pas de cette accession de la machine à l’émotionnel. Elle dont les travaux portent sur l’interaction homme-machine, la détection des émotions, le dialogue oral et la robotique affective et interactive, développe une idée simple dans son livre Des robots et des hommes (Plon) : le machine learning, l’apprentissage par la machine, branche de l’IA tout entière consacrée à cette programmation robotique qui touche à l’émotionnel, apprend leur rôle aux robots et aux chatbots. « Si les robots apprennent seuls comme des enfants, il est souhaitable de les programmer avec des valeurs morales, des règles de vie en société et de contrôler leur apprentissage. » « Que souhaitons-nous faire de ces machines artificiellement intelligentes et affectives dans notre société ? » nous demande la chercheuse qui sera présente à l’une des tables rondes du colloque. C’est toute la question à laquelle répond d’ores et déjà, entre autres entrepreneurs, Rana el Kaliouby, cofondatrice et CEO d’Affectiva, start-up opérationnelle immergée dans l’IA émotionnelle. Sa plate-forme utilise la vision par ordinateur et le deep learning pour que ses machines perçoivent les émotions humaines. Sa profession de foi énoncée dans temple du domaine, le TechCrunch Disrupt, tous les ans à San Francisco, campe la problématique : « Pour l’heure, l’intelligence artificielle est principalement cognitive, transactionnelle et concentrée sur une tâche spécifique. Nous voulons rajouter une composante émotionnelle. Les émotions conduisent chaque aspect de notre existence. De notre état émotionnel dépend notre bien-être, notre santé, nos relations aux autres et notre prise de décision. Les personnes dotées d’une haute intelligence émotionnelle construisent de meilleures relations, sont plus fiables et plus convaincantes. Ça s’applique aussi aux machines. Nous sommes entourés par toujours plus d’appareils, applications, chatbots, assistants virtuels, robots, et pour que nos relations avec eux soit optimale, il faut pouvoir communiquer des émotions. J’imagine un monde où chaque objet intelligent serait doté d’une puce le rendant capable de comprendre nos émotions en temps réel. »

Mon patron est un algorithme*

J’imagine un monde… Sera-ce celui de Cambridge Analytica dont les algorithmes ont manipulé l’opinion pour favoriser l’élection de Donald Trump ? Celui du pornocrate Marc Dorcel dont le Dorcel Lab est en train de concevoir des « robots sexuels » ? Celui du Jour où mon robot m’aimera comme l’annonce le psychologue Serge Tisseron (Albin Michel, 2015) ? En 2017, l’Arabie Saoudite a offert la citoyenneté à un robot. Quelques années plus tôt, la firme hongkongaise Deep Knowledge Ventures a nommé un algorithme à son conseil d’administration…

Non, un robot ou une machine virtuelle ne « pensent » toujours pas, comme le rappelle Luc Julia, mais des chatbots détectent déjà nos émotions (par la vision ou la parole) et s’adaptent. Le français Datakalab analyse des dizaines de visages dans une foule ou un public pour évaluer l’intérêt que ces anonymes portent à tel événement ou discours. Véritable conseil en neuromarketing, il se fait fort d’analyser les bracelets biométriques. Dans le domaine, l’Emotion Processing Unit, un composant électronique conçu par le Français Patrick Levy-Rosenthal pour une société américaine, utilise les big data collectées par les autres outils du deep learning pour qu’une IA en interaction avec un humain adopte son état émotionnel, jusqu’aux intonations.

L’IA apprend l’humour

La palette des recherches qui débouchent depuis longtemps désormais sur des applications industrielles joue sur tous les registres des sentiments. Après la détection des émotions, s’en viennent l’interprétation, la compréhension par la machine des émotions humaines. On mesure d’ores et déjà l’impact de contenus (utile aux publicitaires !). Olivier Ezratty, consultant et conférencier, a analysé entre autres les boucles de feedback qui donneraient à une IA la capacité de générer de… l’humour ! L’IA émotionnelle agira en fonction des émotions humaines, démontre le même Ezratty. Un chatbot policé adapte son débit. Il formulera des réponses plus succinctes en présence d’un interlocuteur pressé, moins s’il « calcule » que l’humain semble disponible. À l’extrême, Neuralink de Musk, déjà cité, qui agit par électrodes sur le cerveau même, débouchera sur le meilleur (le traitement de pathologies) ou le pire (un conditionnement !).

L’intelligence dite artificielle et sa branche d’apprentissage aboutiront sous peu à des formes complètes d’IA spécialisées dont il est urgent de prévoir les excès. Il sera largement question au fil des tables rondes de l’après-midi du 5 novembre de la protection des données personnelles dont se soucient déjà les juristes et d’une éthique globale que définissent philosophes et chercheurs. Consultez notre préprogramme et demandez à votre assistant personnel intégré dans votre smartphone de vous inscrire… Humour ? Rassurez-vous, « il » le comprendra sous peu.

* Le titre du n° de Cash Investigation d’Élise Lucet consacré aux coulisses du machine learning, diffusé le 24 septembre.

Olivier Magnan

En savoir plus sur le colloque d’EcoRéseau.

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