L’euro, ami ou ennemi des entreprises ?

1999, 11 pays sur les 15 de l’UE ratifient à Maastricht la création de la zone euro. Exit francs (français, belges, luxembourgeois), marks (allemand et finlandais), schillings, pesetas, livres (irlandaises), lires, florins, escudos. Disparaissent au fur et à mesure des ralliements jusqu’en 2015 les drachmes (2001), les tolars (2007), les livres (chypriotes), les lires (maltaises, 2008), les couronnes (slovaques, 2009, estoniennes, 2011), les lats (2013)*. Vingt ans plus tard, europhiles et eurosceptiques s’étripent toujours sur le bilan. L’unique monnaie défavoriserait-elle vraiment nos PME et start-up, au profit de leurs concurrentes allemandes ? Pas si sûr…

Inutile d’essayer de trancher. Véritable succès pour les uns, échec calamiteux pour les autres, la monnaie unique ne s’analyse pas objectivement – au-delà de tout parti pris politique – et les effets d’une monnaie européenne sur l’économie française, PME et start-up en tête, semble relever de la gageure. Du reste, chaque sondage devient un argument utilisé par les uns contre les autres, selon ses conclusions… Eurobaromètre fin 2018 : on apprend que 74 % des habitants de la zone euro (59 % en France) voient la monnaie unique comme une bonne chose. Étude du Centre de politique européenne, 2019 : on y affirme que l’euro aurait « coûté » depuis 1999 56 000 euros à chaque Français (73 000 euros à chaque Italien), et que les seuls grands gagnants sont… les Allemands et les Hollandais ! Posons-nous les questions basiques : la construction européenne a-t-elle tenu ses promesses vingt ans après l’avènement d’une monnaie unique ou ce multiple commun a-t-il au contraire creusé les divisions entre les États européens, en dopant les économies les plus dynamiques au détriment de toutes les autres ?

Pour Jérôme Héricourt, professeur des universités et conseiller scientifique au Centre d’étude prospectives et d’informations internationales (Cepii), « l’euro a d’abord été institué, rappelons-le, dans un seul objectif : parachever le marché unique en facilitant plus encore le commerce entre pays européens. Via la baisse drastique des coûts de transaction propres aux opérations de change. Une mission pleinement remplie par la monnaie unique ! Car depuis vingt ans, s’en est fini des fluctuations erratiques des taux de change entre les nombreuses monnaies de l’Union européenne ». Donc au bénéfice des entreprises du Vieux Continent qui n’ont plus à supporter des frais de couverture élevés contre un tel risque de volatilité. Alors que « 57 % des sociétés françaises exportent vers une ou deux destinations, en priorité des pays frontaliers comme la Belgique, les Pays-Bas ou l’Allemagne – tous dotés de l’euro –, l’intérêt financier de l’euro pour nos PME exportatrices est patent, elles qui gagnent en simplicité lors de leurs échanges commerciaux avec des partenaires européens », plaide l’expert.

Quand l’euro flambe

Mais quid des effets réels de l’euro fort sur l’industrie française, âprement incriminés par les souverainistes et l’extrême droite ? Les eurosceptiques ont-ils tort de déplorer la perte de compétitivité à l’exportation de nos PME puisque, quand l’euro flambe – et que les taux de change flanchent –, comme ce fut le cas dans les années 2000, certaines entreprises présentes à l’international voient leurs prix de facto comprimés ? « Une appréciation de l’euro de 10 % entraîne une baisse moyenne des exportations de 7,5 % », confirme Philippe Martin, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et président délégué du Conseil d’analyse économique. De quoi impacter sur les ventes ou les marges, alors revues à la baisse. Or, pour éviter un tel scénario, il existait un outil de politique économique fortement privilégié par la France ou l’Italie, avant l’euro : la dévaluation monétaire. Le levier par excellence pour booster les exportations nationales. Il a disparu avec la monnaie unique.

La nouvelle donne rend donc impossibles des politiques monétaires autonomes pour chaque pays de la zone euro. La France n’en souffre pas énormément « où règne un certain mythe de l’euro fort, selon David Cayla, maître de conférences à l’université d’Angers. Oui, dans les pays d’Europe du sud, l’euro fort a pu rendre la vie difficile aux entreprises exportatrices, surtout lors de la crise de la dette des années 2010. L’effet délétère a duré un certain temps en Italie ou en Grèce, mais pas tellement dans l’hexagone ». Un avis que partage Jérôme Héricourt : « En vingt ans, l’euro fort a prévalu quelques années seulement. Il a favorisé d’abord l’Allemagne, pays leader de l’Eurogroupe, au détriment des pays d’Europe du Sud. Pour ce champion à l’export, boosté par la qualité de ses produits, l’euro se montre même parfois un peu trop faible. Mais en tant que seconde économie de la zone, la France a, elle, été plutôt épargnée par ces années de crise de la dette. » D’autant que depuis 2014, le cours de l’euro est descendu à un niveau tel – de 1,4 dollar à 1,1 dollar –, que nos exportateurs nationaux « n’ont guère plus à s’estimer pénalisés par la monnaie unique »… Ils ont autant à gagner de cette fameuse fluidité commerciale conférée par l’euro, « qu’ils ont à en perdre par ailleurs », affirme David Cayla. La Banque centrale européenne a employé les grands moyens dès l’année 2012, face à la crise de la dette, pour « sauver » l’euro grâce à une politique monétaire expansionniste. « Certes, la BCE avait alors tardé à réagir pour en découdre avec une austérité accrue. Mais la réponse apportée, in fine, par Mario Draghi, alors patron de la BCE, qui visait à déprécier l’euro, porte ses fruits aujourd’hui, même en Europe du Sud. Preuve que ce n’est pas la monnaie unique qui pose problème, mais bien toute gestion macroéconomique inadaptée de la zone euro », analyse Philippe Martin.

Hausse des prix, quelle hausse ?

Les détracteurs de l’euro campent pourtant sur leur credo absolu : la monnaie unique reste d’abord profitable à un seul et même pays, l’Allemagne. « Il est vrai, concède Jérôme Héricourt, que si l’euro disparaissait demain, les premiers grands perdants seraient les entreprises allemandes, puisqu’elles profitent d’une monnaie très dépréciée par rapport au mark. Ce qui n’est guère le cas du franc ou de la lire. La réintroduction du mark ferait perdre aux exportations allemandes – déjà très compétitives en termes de qualité – cet avantage prix conféré par l’euro. » Mais la France trouverait-elle avantage à un hypothétique Dexit ? « Loin de là ! tranche le conseiller du Cepii. Avec le retour du franc, nos entreprises remporteraient certes des parts de marché par rapport à l’Allemagne, mais elles en perdraient certainement autant, voire plus, face à l’Espagne et à l’Italie, aux produits moins coûteux. »

Reste à instruire les autres accusations des procureurs anti-euro : oui ou non, faut-il incriminer la monnaie européenne dans le recul de la croissance française ? Ou encore de la baisse du poids de nos exportations dans le monde (3 % contre 6 % il y a vingt ans) ? Pas pour les experts interrogés ! « Si les Bricsu et notamment la Chine, se sont imposés dans la mondialisation et ont fragilisé les économies européennes, l’euro n’y est pour rien », plaide Jérôme Héricourt.

Il n’empêche que la génération encore à même de comparer les prix des produits et services de l’ancien franc avec les tarifs en euro a belle de constater parfois une transposition pure et simple du nominal : ma baguette me coûtait un franc ou deux, elle vaut aujourd’hui plus d’un euro. Pas vraiment. « Un an avant l’introduction de l’euro, la baguette coûtait environ 4,33 francs, soit 0,66 euro. En 2017, son prix moyen était de 0,87 euro (5,70 francs), soit une augmentation de 1,7 % par an… mais les salaires aussi ont augmenté ! », argumente la Représentation en France de l’UE. En réalité, le prix du pain augmente régulièrement depuis… 22 ans, n’en déplaise aux boulangers qui pratiquent des hausses… pour le moins synchronisées ! Tout comme le carburant, pour des raisons exogènes. Le Smic horaire, lui, était de 6,67 euros en 2001, il atteint 10,03 euros en 2019… Au contraire, l’une des réussites de l’euro est justement d’avoir empêché le retour de l’inflation, en maintenant une stabilité des prix, « et surtout une stabilité financière globale confortée par la stature internationale de cette monnaie », constate Jérôme Héricourt. Pour lui, l’économie française, bien au-delà de la question de l’euro, « doit résoudre d’autres difficultés structurelles comme celle du rapport qualité prix de ses produits, qui se pose dans certaines industries, excepté le luxe ».

Polarisation industrielle

Euro ou pas euro, le destin industriel de la France relèverait d’abord d’une dynamique spécifique. C’est l’avis de David Cayla : « La tendance générale observée en France et en Europe, c’est un centre qui se renforce industriellement : l’Allemagne, la Pologne, le nord de l’Italie, l’Alsace… Et une périphérie, qui, elle, se désindustrialise : le reste de la France, le Royaume-Uni, l’Europe du Sud, la Suède, la Finlande, etc. Que ces pays aient ou non adopté l’euro ne modifie en rien une telle polarisation industrielle. » Un phénomène accentué, selon l’expert, « depuis la mise en place du marché unique, en 1986, lequel a instauré une concurrence libre et non faussée à l’échelle du continent. De quoi naturellement favoriser les économies les plus dynamiques d’un point de vue industriel. Or, toutes les autres n’ont plus les mains aussi libres, Union européenne oblige, en matière de politique économique, pour subventionner leurs secteurs en déclin. »

À commencer par les PME non exportatrices, parfois mises à rude épreuve par cette libre circulation. Au-delà de la monnaie unique, symbole phare de l’intégration européenne, d’autant plus aisé à attaquer, c’est bien la mise en œuvre du marché unique « qui marque un changement clé pour les économies du Vieux Continent. Plus secondaire, l’avènement de l’euro s’inscrit simplement dans la continuité d’un tel bouleversement ». Avec ou sans monnaie unique, l’enjeu pour l’Europe se joue donc ailleurs : il s’agit de « mettre en œuvre des initiatives politiques plus coordonnées à l’échelle du continent, telle qu’une politique budgétaire harmonisée », propose Philippe Martin. Une condition sans doute essentielle pour mieux organiser, équilibrer, le fonctionnement d’une Union européenne qui doute encore d’elle-même. Toute indépendante qu’elle soit, la Banque centrale européenne alors présidée par Mario Draghi – ex-gouverneur de la BCE, elle est désormais pilotée par Christine Lagarde – qui « sauva » l’euro il y a cinq ans est aujourd’hui dans l’ornière d’un taux négatif, vital pour soutenir la zone euro en ralentissement économique. De quoi éclairer le coup de semonce de l’ancien gouverneur français, Jean-Claude Trichet : « On privilégie l’endettement à l’investissement, c’est une grave anomalie. » L’euro disculpé ne sera pas un rempart à une crise financière qui ne prendra personne par surprise.

Charles Cohen et Olivier Magnan

* Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud

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