Les applications de la transmission de pensée aux machines

Demain, des pensées qui pourront être lues et enregistrées par une IA ?
Demain, des pensées qui pourront être lues et enregistrées par une IA ?

Fantasme cérébral ?

La transmission d’ordres et de pensées aux intelligences artificielles n’est plus si utopique. De quoi soulever les craintes d’un «minority report» si les garde-fous sont inexistants, mais aussi esquisser la transformation de nombreux secteurs.

Mark Zuckerberg présentera en 2020 son prototype de casque cérébral ; lequel permettra à une personne de communiquer avec son smartphone sans avoir à le toucher ou à lui parler, à raison de 100 mots par minute. Cinq fois plus que la vitesse d’écriture moyenne sur un clavier. Science-fiction ? Pas tout à fait. Dernièrement, des chercheurs de Stanford ont créé un implant crânien qui permet à des personnes paralysées d’écrire huit mots par minute. Facebook vise cette vitesse de 100 mots « d’ici quelques années ». Les innovations laissent penser que la transmission d’ordres et de pensées aux intelligences artificielles pourrait bien devenir monnaie courante dans les décennies à venir. « La prospective n’est pas hasardeuse, des faisceaux indicateurs le laissent penser », se réjouit Bastien Delgorge, associé chez Florilège Consulting, cabinet d’accompagnement à la transition digitale. « Attention aux fantasmes qui collent à l’IA en général. A ma connaissance, les avancées sont encore très embryonnaires en matière de transmission de pensée », tempère cependant Serge Abiteboul, informaticien à l’ENS et directeur de recherche à l’Inria, qui a écrit Le temps des algorithmes (éd. Le Pommier, 2017). Chaque nouveau pas laisse en tout cas entrevoir de nouveaux usages et services, tout en suscitant moult interrogations et angoisses.

Du rêve aux prémices

« Rendre invisibles les technologies et leur complexité », tel est le but que s’est fixé Rand Hindi, génie de l’IA et des assistants virtuels intuitifs qui a cofondé la jeune pousse Snips. Celle-ci fournit des outils pour déléguer des tâches à des assistants intelligents qui devancent les besoins en analysant le langage et le contexte. C’est par hantise de nous voir devenir esclaves des milliards d’objets connectés qui déferlent – smartphones mais aussi montres, voitures, vêtements, réfrigérateurs, tensiomètres… – et s’apprêtent à nous harceler d’informations ou de demandes de validations, qu’il a ajouté une voix à tous ces appareils. « Selon le langage et le contexte, l’objet peut ainsi anticiper certaines actions de la personne et les faire à sa place, comme réserver un mode de transport avant un rendez-vous inscrit dans son agenda », illustre celui qui mobilise désormais 40 spécialistes en mathématique et IA. Ce besoin général d’anticipation qu’il a su repérer passera forcément par la transmission de pensée à un moment donné. Facebook partage le même avis et a décidé de se donner les moyens de répondre à ses ambitions. Plus de 60 scientifiques et ingénieurs travaillent à inventer des capteurs non invasifs sur un casque ou un bandeau, au sein de Building 8. Ce nouveau labo de la société est entouré d’une vraie culture du secret, au même titre d’ailleurs que Google X qui poursuit le même but. Les GAFA sont de la partie, pour à terme supprimer les interfaces écrans. Mark Zuckerberg voit l’avenir en télépathie et semble bien décidé à lire dans le cerveau des humains. La transmission d’émotions et de pensées n’est plus très loin selon ses récentes déclarations. Posté derrière son ordinateur, le boss du réseau le plus connu de la planète, qui s’adonnait au jeu des questions-réponses avec les internautes, a affirmé qu’ « un jour, nous serons capables de penser à quelque chose que nos amis pourront ressentir immédiatement ». Les travaux d’une équipe de chercheurs japonais du Computational Neuroscience Laboratories de Kyoto et de l’université de Kyoto n’ont pas dû passer inaperçus dans un tel contexte. Ils ont mis au point une IA capable de scintigraphies cérébrales. De quoi traduire en images les pensées. Les cerveaux pensent à des images et les IA développent un réseau d’apprentissage capable de traduire les ondes cérébrales. Et très récemment, le Massachusetts Institute of Technology et l’Université de Boston ont développé Baxter, un robot capable de communiquer avec l’homme uniquement par la pensée. Le robot, doté d’un moniteur d’électroencéphalographie, a la capacité d’enregistrer les ondes cérébrales de son ordonnateur. Il ne lui faut alors que 10 à 30 millisecondes pour les classer, les interpréter afin de corriger ses actions en temps réel. Le système d’électrodes détecte les indications de la personne pour les transmettre au robot.

Vers des assistants super intelligents et clairvoyants

La course est lancée pour qu’on arrive au robot qui comprend sur le bout des microprocesseurs la pensée complexe de l’humain qui ordonne. Selon Yann LeCun qui dirige le centre Facebook de recherche en IA de Paris, ce n’est qu’à la fin de la décennie 2020 que l’on pourra interagir avec les assistants intelligents sans erreur ni difficulté de compréhension. Pourquoi dans ce cas la bataille qui oppose les assistants vocaux Alexa (Amazon), Assistant (Google), Siri (Apple), Cortana (Microsoft), Bixby (Samsung) et Djingo (Orange) fait-elle déjà rage ? Parce qu’il s’agit pour chacun de ces géants du numérique de prendre de vitesse les concurrents, en rendant déjà leurs majordomes virtuels incontournables. Ils font donc tout pour les installer en priorité dans tous les objets connectés de notre environnement. Ces intermédiaires entre les marques et les consommateurs peuvent déjà s’illustrer en rendant quelques services à l’utilisateur et en récoltant au passage quelques données. « Et demain, grâce au machine learning, l’assistant ne consultera plus seulement la météo ou commandera une pizza, mais se chargera carrément de chercher un emploi ou d’organiser en totalité les vacances », entrevoit Bastien Delgorge. Après-demain, l’utilisateur l’ordonnera non plus par la voix mais par la pensée… « Le cerveau était un sanctuaire. Même les dictatures ne pouvaient y rentrer. On pouvait toujours mentir sous la torture, même si c’était compliqué. Avec les NBIC ce n’est plus le cas », a l’habitude de déclarer Laurent Alexandre, chirurgien neurobiologiste, fondateur de Doctissimo et dirigeant de DNAVision qui évolue dans le séquençage de l’ADN. Les craintes de prise de contrôle ou d’influence du cerveau – le «brain hacking» – sont évidemment importantes. Aujourd’hui on est déjà capable de modifier ou retirer le souvenir chez les mouches, par l’optogénétique électronique. Ce sont donc nos idées et notre âme qui pourraient être menacées dans un scénario catastrophe. Les pouvoirs publics devront de toute évidence réfléchir à la mise en place de garde-fous (cf. encadré). Quoi qu’il en soit, la relation homme-machine et nombre de secteurs vont être révolutionnés grâce à cette transmission en temps réel.

Innovations en matière de pédagogie

Cette transmission directe va par exemple obliger l’école à pleinement intégrer l’IA à sa pédagogie. La salle de classe pourrait bien disparaître et l’enseignement devenir personnalisé. « Les cours seront paramétrés via des enregistrements de l’activité cérébrale pour que leur organisation générale corresponde à l’état cérébral de l’élève du moment », écrit ainsi Laurent Alexandre dans le livre La Guerre des Intelligences (éd. JC Lattès, 2017).

L’homme bionique pour… aujourd’hui

Dans le cadre de son programme Revolutionizing Prosthetics, le John Hopkins Applied Physics Lab a développé un bras robotisé entièrement contrôlé par la pensée. Cette prothèse révolutionnaire sera testée par Johnny Matheny cette année en Floride. Jusqu’à maintenant, les travaux portant sur le contrôle des robots par le cerveau n’avaient abouti qu’à une communication à sens unique, de l’homme vers le robot. Ces méthodes contraignaient l’utilisateur à formuler par la pensée une action prédéfinie par des chercheurs, afin que l’ordinateur puisse la «comprendre». Ce qui exigeait une attention intense et constante. Avec la méthode mise au point par le MIT, la compréhension se fait presque de manière inconsciente. Aujourd’hui, l’homme n’a pas à penser d’une certaine façon – c’est la machine qui s’adapte à lui, et non l’inverse. Dans le futur, ces technologies pourraient être utiles dans de multiples domaines : pour les personnes ne pouvant pas communiquer verbalement, sur les chaînes de montage, voire pour contrôler des prothèses corporelles par la pensée. La communication étant directe, cerveau-machine, les problèmes posés par les interfaces mécaniques ne se poseraient plus.

Une mémoire humaine désormais immortelle ?

Et si l’»uploading» était accessible à l’être humain dont on peut visionner l’intégralité de la pensée ? Cette technologie connecte le cerveau à des modules de stockage et permet de décharger des informations dessus. Notre mémoire prend ainsi forme matériellement, comme dans Lucy, le film de Luc Besson (2014). Pour Ray Kurzweil, directeur du génie chez Google, le cerveau humain pourra être connecté à Internet dès 2030. La liste n’est évidemment pas exhaustive, mais annonce une myriade de bouleversements dans différents secteurs. Nous n’en sommes pas encore là mais le fait que certains planchent déjà sur un nouveau droit pour protéger nos pensées (cf. encadré) démontre l’imminence d’un bouleversement sociétal…

Législation

Et si le vol de pensées n’était plus une utopie ?

D’après le transhumaniste Ray Kurzweil, tenant de la singularité technologique, auteur de Humanité 2.0., une IA dite forte, capable de prendre des décisions, apparaîtra vers 2045. Aussi talentueuse que les humains, elle les dépassera vite – et pourrait bien chercher à s’en débarrasser ou à les tenir en esclavage. Scénario catastrophe certainement exagéré. Mais si nous venons à penser que cette IA aura certainement accès à nos pensées, nous sommes forcément parcourus par quelque appréhension. La crainte qu’on puisse lire, détourner, voler nos informations cérébrales devient sensée au vu des diverses innovations neurotechnologiques énoncées plus haut. D’où l’appel des scientifiques Marcello Ienca, neuroéthicienne de l’université de Bâle, et de Roberto Andorno, avocat spécialisé dans les droits de l’homme de l’université de Zurich, demandant la reconnaissance de nouveaux droits protégeant nos pensées contre l’accès, la collecte, le partage et la manipulation des données du cerveau humain : premièrement le droit à la liberté cognitive, donc la possibilité d’utiliser ou de refuser la stimulation cérébrale et d’autres techniques pour modifier l’état mental ; deuxièmement le droit à la confidentialité mentale, sachant que des scientifiques ont déjà réussi à reconstituer des extraits d’un film en scannant le cerveau de participants ; troisièmement le droit à l’intégrité mentale pour anticiper les risques de «hacking», de prise de contrôle des appareils auxquels une personne est connectée ou de transmission de faux signaux vers le cerveau de l’utilisateur. Quatrièmement le droit à la continuité psychologique car de telles technologies, notamment à des fins médicales, peuvent bouleverser la façon dont une personne se perçoit, s’identifie. Il s’agit de rester la même personne !

Julien Tarby

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