La bataille des assistants virtuels

« Voilà le petit bijou qui va révolutionner notre quotidien… »
« Voilà le petit bijou qui va révolutionner notre quotidien… »

Guerre froide ?

Outre leurs colossales capitalisations boursières, Amazon, Google, Apple, Microsoft et Samsung ont en commun d’avoir développé un assistant virtuel qui repose sur l’intelligence artificielle. Comment ces géants s’y prennent-ils pour faire d’Alexa, Assistant, Siri, Cortana et Bixby nos nouveaux confidents ?

Commander une pizza, consulter la météo, lancer un film ou une chanson, monter le chauffage, baisser les volets, envoyer un SMS… Tout cela est déjà possible par une simple question à Alexa, Assistant, Siri ou Cortana, les assistants personnels développés respectivement par Amazon, Google, Apple et Microsoft. La plupart des géants américains du numérique développent en effet leur propre majordome virtuel, avec l’espoir de l’installer dans le plus grand nombre possible d’objets connectés, de l’enceinte à la voiture en passant par la télévision. Même Orange a annoncé en avril 2017, à l’occasion de son show annuel Hello, préparer un assistant franco-français. Baptisé Djingo, il devrait être lancé au premier semestre 2018. L’objectif, pour tous ces acteurs : recueillir le plus de données possible sur leurs utilisateurs et se placer comme intermédiaires entre les marques et les consommateurs. « A mesure que les utilisateurs s’habituent à ces interfaces nourries à l’intelligence artificielle, les fournisseurs veulent leur fournir les outils pour les garder dans le giron de leur marque, voire dans leur écosystème. Alexa permet par exemple à Amazon de pousser son service de musique Prime ou ses ventes en ligne », explique Jessica Ekholm, vice-présidente Research chez Gartner.

La course est lancée depuis la création de Siri par Apple en 2011, et se joue sur des terrains aussi variés que les langues parlées, la vente d’enceintes connectées dans les foyers, les partenariats industriels ou le nombre de compétences intégrées. Si Amazon semble avoir un temps d’avance, notamment grâce aux ventes par millions de ses enceintes, Google n’a pas dit son dernier mot. Passage en revue des forces en présence.

Enceintes connectées

Les enceintes connectées constituent le front le plus visible de la lutte à laquelle se livrent les GAFA dans le domaine des assistants virtuels. Amazon a été le premier à dégainer, en lançant Echo (100 dollars) en juin 2015, suivi de plusieurs déclinaisons, comme Echo Dot, son produit d’entrée de gamme commercialisé à 30 dollars, et Echo Plus, une version plus luxueuse à 150 dollars. Google lui a emboîté le pas avec Home, lancé en mai 2016, et Mini pour l’entrée de gamme (60 dollars). Apple est le dernier de cordée. Son HomePod, annoncé en juin 2017, ne sera finalement commercialisé qu’à partir de février 2018, au prix de 349 dollars. Cela en fera un concurrent du Google Home Max et ses 399 dollars. « Le marché des outils électroniques pour le grand public est encore occupé à 94 % par les smartphones, les ordinateurs et les télévisions, mais la catégorie des enceintes connectées est celle qui croît le plus rapidement », explique Duncan Stewart, directeur de la recherche dans le secteur des technologies, médias et télécommunication chez Deloitte.

Comme ni Amazon, ni Google, ne communiquent sur leurs chiffres de vente exacts, il faut se contenter des indices qu’ils veulent bien semer. Par exemple, Amazon a indiqué fin décembre que l’Echo Dot fut le produit le plus vendu pendant les fêtes sur sa plateforme. Et début janvier, Google assurait avoir enregistré « plus d’une vente par seconde » depuis le lancement de Google Home Mini le 19 octobre 2017. Heureusement, quelques études permettent de se faire une idée plus précise de la progression de ce marché. Selon eMarketer, Amazon possédait, en mai 2017, 70 % du marché des enceintes connectées contrôlées par la voix, devant Google (23,8 %). Le reste du marché (5,6 %) se partage entre Lenovo, LG, Harmon Kardon et Mattel. « En 2017, 36,5 millions d’Américains interagiront avec un de ces objets au moins une fois par mois, soit une hausse de 128,9 % par rapport à 2016 », expliquait aussi eMarketer. Et selon des chiffres publiés par le cabinet Consumer Intelligence Research Partners en décembre 2017, Amazon aurait écoulé 20 millions d’enceintes entre juin 2015 et septembre 2017. Selon la même étude, Google aurait de son côté écoulé 7 millions d’unités entre mai 2016 et septembre 2017.

Omniprésence

Cette compétition se joue aussi sur le terrain des partenariats industriels, qui permettent aux géants de l’électronique d’intégrer leur assistant virtuel dans un maximum de produits tiers, des postes de télévision aux voitures, en passant par les frigidaires. Dans ses communiqués officiels, Google assure par exemple que son Assistant officie dans « plus de 400 millions d’appareils », en intégrant des univers aussi variés que les smartphones Android, des écouteurs, des TV connectées et même une application pour iPhone. Amazon, de son côté, a annoncé à l’occasion du CES de janvier 2018 des partenariats avec Toyota, Lexus, et l’équipementier automobile français Faurecia. Les occupants des voitures autonomes pourront ainsi dialoguer avec Alexa pour régler la température, programmer le GPS, sélectionner la musique… Alexa est aussi intégré dans un réfrigérateur connecté de la marque LG. Dans son rapport annuel sur le bilan du CES, le consultant Olivier Ezratty écrivait fin janvier que « si au nez, il y avait plus de produits présentés supportant Google Assistant qu’Amazon Alexa, un décompte objectif montrait qu’Amazon Alexa avait encore le dessus ». Samsung estime que son assistant, baptisé Bixby et qui n’était à son lancement en 2017 intégré qu’à une dizaine d’applications sur le smartphone Galaxy S8, sera à l’avenir présent dans tous les produits de la marque, de l’électroménager aux télévisions.

Polyvalence

Pour séduire les consommateurs, les assistants virtuels doivent démontrer leur polyvalence. Si sur un smartphone cette polyvalence dépend du nombre d’applications disponibles, l’étendue du savoir-faire d’un assistant virtuel dépend de la variété des «skills», ou compétences, qui peuvent lui être associées. A ce jeu, Alexa est une fois de plus le meilleur, avec 25 000 compétences, contre 230 en décembre 2017 pour Cortana (Microsoft), et 378 en juillet 2017 pour Google Assistant. Il faut dire que Microsoft a par exemple attendu jusqu’en mai 2017 pour rendre disponible son kit de développement, tandis qu’Amazon multiplie les passerelles pour permettre aux développeurs d’intégrer Alexa à leurs applications et objets connectés.

Les start-up de l’intelligence artificielle

Une récente étude de CB Insights montre que les grandes plateformes se battent aussi sur le terrain des start-up de l’intelligence artificielle, afin de développer plus rapidement leurs compétences dans l’apprentissage profond et neuronal, la recherche visuelle, l’analyse prédictive, les bots, la reconnaissance vocale et faciale, ou encore la traduction automatique à partir de la voix. Google est le champion en la matière, avec 12 jeunes pousses achetées depuis 2012 (DNN Research, Deepmind, Moodstock, Koogle, Api.ai), contre huit pour Apple (Perception, Turi, Tupplejump, Emotient, Realface), six pour Facebook (face.com, Wit.ai, Masquerade, Zurich Eye), cinq pour Microsoft et trois pour Amazon. Siri, l’assistant d’Apple, a d’ailleurs été développé à partir d’une start-up rachetée en 2010.

Amazon devant Google

Grâce à ses ventes d’enceintes connectées, les partenariats industriels qu’il a noués ou encore le nombre de compétences créées, Amazon fait la course en tête, de plus en plus talonné par Google. Les autres prétendants auront fort à faire pour rattraper le retard. Pour le consultant Olivier Ezratty, « on est (…) face à un duopole d’agents conversationnels. Les autres comme Apple Siri, Microsoft Cortana, Samsung Bixby ou le récent Baidu DuerOS semblent marginalisés dans l’écosystème. Ceci étant, il existe d’autres solutions de traitement de la parole indépendantes des GAFAM et faites pour être intégrées en marque blanche dans des produits tiers, comme celles du Français Snips, de Nuance et SapientX, qui sont surtout utilisées dans l’automobile ».

Vers le dialogue des IA ?

Mais l’avenir est peut-être à l’interopérabilité des assistants virtuels. En août 2017, Amazon et Microsoft ont inauguré cette voix en nouant un partenariat pour permettre à Alexa et Cortana de communiquer entre eux, afin qu’elles aient accès à leurs fonctionnalités respectives. Dans un communiqué, Amazon a ainsi indiqué qu’un propriétaire d’Echo pourrait par exemple utiliser Cortana pour planifier une réunion ou vérifier son calendrier. Dans une interview accordée au New York Times, le fondateur d’Amazon Jeff Bezos a déclaré s’attendre à l’avenir à ce que l’on utilise différents assistants selon les usages, et vouloir que « les consommateurs aient accès au plus grand nombre possible d’intelligences artificielles ».

En pratique

Un usage encore limité

Malgré les efforts des géants du numérique, plusieurs obstacles se dressent encore en travers de la route des assistants vocaux. Par exemple, leur utilisation à l’intérieur des smartphones est encore peu développée. Selon l’étude Global Mobile Consumer Survey menée par Deloitte en mai 2017, si 37 % des utilisateurs de smartphones connaissent les assistants vocaux, ils ne sont que 12 % à les utiliser. Et l’usage qui en est fait est encore bien éloigné des fantasmes qu’ils nourrissent souvent dans la gestion des tâches et la maison connectée. En effet, selon une étude de CB Insight, les utilisateurs des enceintes connectées d’Amazon et Google les utilisent principalement pour programmer une alarme, lancer une chanson et consulter la météo. « Cela ressemble plutôt à une radio intelligente qu’à de l’intelligence artificielle », remarque Ducan Stewart, directeur de la recherche dans le secteur des technologies, médias et télécommunication chez Deloitte. « Ces enceintes ont une faiblesse intrinsèque : ce ne sont pas des outils très pratiques pour le search ou faire ses courses, car elles ne proposent qu’une seule réponse, alors que l’écran d’un smartphone par exemple permet de comparer plusieurs prix. » Ces difficultés semblent même avoir déjà refroidi les ambitions d’un compétiteur, et non des moindres, puisque Facebook a annoncé l’abandon en janvier 2018 de M, l’assistant auquel il travaillait depuis août 2015.

Louis Marquis

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