Le renouveau libertarien

Une utopie qui serait de plus en plus à la mode à l’ère des start-up.
Une utopie qui serait de plus en plus à la mode à l’ère des start-up.

Utopie en devenir ?

Après la révolution de Mai 68, place à la contre-culture “libertarienne” ? Cette pensée ultra-libérale volontiers anti-autorité et anti-Etat est plus que jamais tendance outre-Atlantique à l’heure de “l’esprit start-up”. Au point de bientôt s’imposer sur la scène française ? Pas si sûr…

Et si les GAFA étaient déjà en mesure de remplacer nos gouvernements ? Loin d’être une mauvaise blague, cette position soutenue par Peter Thiel, créateur de Paypal, en dit long sur l’ampleur d’un mouvement qui a le vent en poupe aux États-Unis et pourrait peut-être s’imposer en Europe : le «libertarianisme». Le liberta… quoi ? Rassurez-vous, des expressions plus évocatrices – «libéraux libertaires», «anarchistes de droite»… – aident à mieux cerner cette idéologie hyper-individualiste et pro-déréglementation peu connue au pays de Molière. Son fondement : « défendre la souveraineté de l’individu contre les empiétements de l’État, dans le domaine économique comme celui de la vie privée », explique Kevin Brookes, doctorant à Sciences Po Grenoble, qui travaille sur la pensée libertarienne en France. « Bien qu’il existe des précurseurs français d’une telle pensée comme Frédéric Bastiat ou Benjamin Constant, le mouvement n’a pas pris forme dans l’Hexagone encore très attaché à l’État Providence », poursuit le doctorant, évoquant toutefois « l’existence de quelques organisations dans le pays, dont une lancée par le très médiatique essayiste Gaspard Koenig », ou divers sympathisants politiques comme Alain Madelin. Dans le reste de l’Europe, des initiatives symboliques émergent. Comme la création en 2015, sur quelques kilomètres carrés – entre la Croatie et la Serbie – du Liberland. Un État « avec le moins d’État possible » qui ne bénéficie d’aucune reconnaissance internationale…

Halte au nanny state

A contrario, chez l’Oncle Sam, marqué par une tradition anti-étatiste très forte, ce mouvement ultra-libéral et capitaliste a une histoire politique bien plus heureuse : structuré dès les années 60, il constitue aujourd’hui la troisième force électorale du pays ! Depuis une dizaine d’années, la pensée libertarienne devient même «tendance» « avec l’avènement de l’esprit start-up », explique Guillaume Caré, maître de conférence en sciences politiques à l’université de Rennes-1, en rappelant que « les libertariens sont aujourd’hui très présents parmi les entrepreneurs de la Silicon Valley soucieux d’en découdre avec les structures existantes et le «nanny-state» perçus comme des entraves à la liberté d’entreprendre et au lancement de nouvelles technologies ». Car en effet, quoi de plus libertarien « que de vouloir créer une société interconnectée sans centre de décision ? », analyse Kevin Brookes, pour qui « le Bitcoin – en tant que monnaie décentralisée – est largement d’inspiration libertarienne. Idem pour l’encyclopédie collaborative Wikipédia ». Son fondateur Jimmy Wales, mais aussi Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou encore Travis Kalanick, PDG de Uber, se réclament d’ailleurs tous de la contre-culture libertarienne. Et leurs innovations de rupture tendent à s’inscrire dans une même dynamique : favoriser l’émancipation individuelle en permettant à chacun de faire ses propres choix. Mais si le libertarianisme entend «libérer» les individus des puissants monopoles et corporations, dur de voir ces milliardaires de la Silicon Valley en farouches opposants aux technocrates du grand capital.

Abolition des frontières

Aux détracteurs de cette idéologie néo-libérale poussée à l’extrême, Kevin Brookes répond : « Le libertarianisme dépasse le clivage gauche/droite puisque ses adeptes prônent tout simplement la liberté et la «propriété de soi». Résultat : ils peuvent à la fois se battre pour l’abolition de l’impôt et la fin des banques centrales, le mariage gay et le port d’arme, la défense de la vie privée et la légalisation de la prostitution et des drogues ou encore l’ouverture des frontières. Enfin, ils sont non-interventionnistes en politique étrangère. » Un courant de pensée somme toute un peu fourre-tout et qui n’est donc pas à une contradiction près. Surtout chez nos libertariens de Californie « toujours ravis que l’État intervienne pour protéger leurs innovations via des brevets », confirme Sébastien Caré, pour qui « le libertarianisme reste une utopie qui se saborde dès qu’elle est en contact avec la réalité ». Un peu comme Mai 68 dont le slogan fédérateur –  « il est interdit d’interdire » – pourrait seoir à nombre de libertariens. Pour Kevin Brookes, « il n’y a pas, en effet, d’opposition frontale entre les deux mouvements. Au-delà des fortes divergences sur le plan économique, l’un comme l’autre s’inscrivent dans une dimension libertaire critique de l’autorité ». Et surtout, les idées libertariennes – à défaut de bouleverser les échiquiers politiques – essaiment, elles aussi – sur le plan culturel. Dans le cinéma par exemple, avec les films à cow-boy de Clint Eastwood, libertarien assumé, à ceux de superhéros, incarnations de la supériorité individuelle et d’un transhumanisme déjà à l’œuvre. D’ailleurs, savez-vous quelle est la dernière lubie du fondateur de Paypal ? Prendre des pilules d’hormones pour devenir… immortel !

Charles Cohen

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