​Personal branding et réseaux sociaux en​ 2050​

L’obsession du like... déjà une réalité ?
L’obsession du like... déjà une réalité ?

Janus numérique

Et si le moi numérique prenait un jour le dessus sur tout ce qui constitue notre identité ? Et si l’exploitation des données aboutissait à la construction d’une note personnelle en lien avec vos actes réels et votre e-réputation ?

Fiction

Année 2053. Julien a la gueule de bois. Il sait qu’il sera licencié dans 15 jours, le 8 décembre. La faute à sa note médiocre d’employabilité de 4/10 malgré des objectifs remplis haut la main. Le score est trop faible pour faire appel et sera bientôt mis en ligne. Une note qui exprime un ratio qui fait peu d’envieux : 5/10 pour son humeur au travail et la qualité des rapports interpersonnels, notées par ses pairs, 5/10 pour son taux de présence dans l’entreprise évalué par l’administration, 4/10 pour la qualité de son management, et surtout 2/10 pour son aura positive sur les réseaux sociaux.

Le pauvre est au bord du gouffre. D’autant que sa situation personnelle n’est guère plus enviable. Julien grommèle et serre les dents. Pourquoi avait-il eu besoin de manifester contre la nouvelle loi sur l’exploitation des données personnelles ? Son jet de pavé sur une barrière de CRS avait été relayé sur tous les réseaux sociaux. Il avait été identifié par la caméra oculaire d’un média. Trop tard pour réagir et se justifier. Pourquoi n’a t-il pas songé à critiquer les projets de loi avec les nouvelles plateformes de démocratie en ligne inspirée des «civic tech» comme la Fabrique Citoyenne, plateforme qui regroupe depuis 35 ans des initiatives participatives ou encore «Liquid Feedback» qui permet de débattre et de voter en ligne sur des projets, regrette l’intéressé. Pourquoi ? Ajoutez à ce fait divers, la rixe dans laquelle s’est retrouvée Julien dans un bar près d’Oberkampf le mois dernier… Ces événements n’ont heureusement pas occasionné de poursuites. L’algorithme de justice a été clément. La solution développée par la société Predictice, autrefois start-up, désormais géant mondial du secteur de la «legaltech», a développé une solution d’analyse prédictive des décisions de justice qui est à présent implémentée dans le SI de chaque tribunal de France et de Navarre.

Cela dit, les conséquences pourraient être lourdes pour l’avenir de Julien. D’abord parce que ses derniers exploits publics l’empêcheront de pouvoir pratiquer certains sports qui exigent une bonne note de sociabilité. De même pour certains restaurants et bars, voire certaines destinations de vacances.

Ensuite parce que sa notation générale va se dégrader. Julien ne pourra pas se voir octroyer de prêt pour rénover son appartement. Pire, il ne pourra pas postuler pour des emplois de statut cadre en raison de ses mauvaises notes. Mais tout n’est pas perdu pour Julien. Un stage de rattrapage de points est possible. Depuis que Facebook s’est lancé dans la e-réputation, vous pouvez suivre une semaine intensive pour la modique somme de 15 000 euros afin de correspondre à nouveau aux canons politiquement corrects exigés par la société. Ce stage vous permet de regagner un point sur votre notation générale… Bien évidemment, comme toute idée de génie, cette méthode a accouché d’une bulle qui a laissé des familles entières, surendettées, migrer dans des territoires où les réseaux de fibre ont été détruits. Une zone de non droit pour beaucoup. Un Eden sauvage pour d’autres, sorti du monde des données et sur lesquels les superordinateurs n’ont pas prise. Ici, Julien n’aura plus jamais le besoin de se mettre en scène, ni de chercher l’approbation synonyme d’une bonne note de la part de ses collègues, amis, amants et connaissances.

Avis d’expert : Christophe Alcantara, enseignant chercheur Idetcom, UT 1 Capitole, spécialiste de l’e-réputation

« L’enjeu c’est de faire cohabiter de façon de plus en plus harmonieuse notre poudroiement d’identités »

Comment Internet a-t-il modifié la construction de l’identité des individus ?

Je ne sais pas si Internet modifie profondément les choses mais elle interroge la notion d’identité de façon pressante. Pour appréhender le rôle d’Internet et l’approche des réseaux sociaux sur l’identité, opérons un retour aux pères fondateurs de la sociologie et en particulier Erving Goffman. Ce dernier, si l’on vulgarise, nous dit que nous sommes le fruit d’une pluralité d’identités. C’est le premier en sociologie à démontrer que nous incarnons un poudroiement d’identités. Par exemple, je suis à la fois un enseignant chercheur, un père de famille, un fils, un mari, un représentant d’association, etc.

Internet bouleverse la donne. Nous nous retrouvons dans une situation de proximité symbolique qui s’impose à notre pluralité. Dit autrement, Internet fait cohabiter de façon plus ou moins vertueuse et plus ou moins efficace nos différentes couches d’identités. Auparavant, le cloisonnement était étanche. En d’autres termes, tout le monde peut rentrer dans ma vie personnelle ou privée par un jeu de cercles concentriques qui sont circonscrits par la présence de mes personnes de confiance sur Internet.

Quelles conséquences sur notre manière de gérer notre identité, notre réputation ?

Aujourd’hui à l’échelle de l’individu, nous ne pouvons pas être naïfs. On ne peut pas laisser se juxtaposer les identités sans rien faire car il y aura toujours des interférences. Il faut les appréhender en amont. Par exemple, cela signifie très prosaïquement signer une pétition avec un pseudonyme. Car nous ne maîtrisons pas la visibilité de cette pétition à l’avenir tout comme nous ignorons comment nos engagements vont évoluer dans le temps et comment ils seront perçus plus tard. L’utilisation d’un pseudonyme permet ainsi de faire cohabiter des identités qui me caractérisent. Rappelons que ce ne sont pas nos actions en tant que telles qui vont être portées sur le Web. C’est leur mise en visibilité qui va compter et le principe de notoriété est avant tout dicté par des algorithmes privés. Disons que le but n’est pas de cloisonner mais de bien séparer les différents pans de ma personnalité pour ne pas créer d’interférences notables. Car mon autorité par exemple repose sur ma fonction d’enseignant chercheur. Personne ne se soucie de mes commentaires sur des résultats de compétitions sportives. Cela dit, je m’efforce sur mon site de faire du storytelling et de raconter qui je suis pour répondre aux codes culturels anglo-saxons, et créer un climat propice avec les confrères outre-Atlantique. Il importe de souligner que c’est moi qui vais créer le principe de visibilité et de notoriété. Et ils n’auront pas connaissance d’autres engagements de ma part. L’enjeu c’est de faire cohabiter de façon de plus en plus harmonieuse notre poudroiement d’identités.

Cela signifie-t-il que nous devons tous « marketer » notre image sur Internet ?

Il existe deux façons d’être sur Internet. Il y a ceux qui sont acteurs et qui orientent et influencent leur visibilité. Et ceux qui le sont moins et subissent dans le deuxième cas, les autres parleront toujours de vous. Comprenez que l’e -réputation, c’est aussi ce que les autres disent de vous. Et ces propos laissent des traces numériques. Et pour agir sur cette empreinte, il faut être acteur. Plutôt que de déléguer, il faut reprendre la main. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on dit de vous, c’est ce qui est visible. C’est le principe de notoriété en matière d’identité numérique.

Geoffroy Framery

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