L’évolution de l’Etat-providence

L’Etat-providence, un trompe l’œil avant tout technique et financier ?
L’Etat-providence, un trompe l’œil avant tout technique et financier ?

Au secours de l’Etat bienfaiteur

Comment garantir la propriété sociale quand la providence est réduite à des tracas financiers et se ne soucie plus d’égalité ?

Pendant les années 30, on lutte pour l’instauration des droits sociaux. Claude Martin, sociologue, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), préfère parler de protection sociale ou collective plutôt que d’Etat-providence. « Pour les libéraux du XVIIIe siècle, cette expression était conçue comme une critique des Etats qui dépassent les fonctions régaliennes et se prennent pour la Providence. » Après 1973, l’Etat s’est accaparé la question sociale pour mieux la financiariser.

Rolling Back the Welfare State

« On ne devrait plus parler de crise de l’Etat-providence car l’idée de crise contient l’idée d’un retour possible à l’état antérieur. Or, les conditions réunies durant les «Trente glorieuses» n’existent plus aujourd’hui. » Et Bernard Gazier, professeur émérite en Sciences économiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, d’ajouter que « le désengagement de l’Etat-providence est partiel, il est le signe de l’inadaptation croissante du système dans lequel nous avons vécu depuis 1945 ». Le chômage, l’entrée dans la vie adulte et la perte d’autonomie sont les principaux éléments qui ont changé, autant de « nouveaux risques sociaux ». De plus, « le cas français est pris dans une dynamique qui le dépasse, absorbé dans un tourbillon plus vaste qui comprend les deux Ouest, les Etats-Unis et l’Europe du Nord », analyse Claude Martin. L’Etat libéral souhaite diminuer la dépense sociale, et, idéalement, ne s’en tenir qu’à la stricte administration des choses.

L’ancien monde jusqu’en 1988

Il ne faut pas laisser au milieu du gué ceux qui n’arrivent pas à marcher. Bernard Gazier, ancien membre de l’Institut Universitaire de France, explique que « le système industrialo-masculin de protection sociale se complète avec l’instauration du RMI en 1988 et se fissure depuis lors ». Le RMI a pour but d’intégrer les plus pauvres à la communauté. Or, l’industrie, la jeunesse et le monde du travail n’ont cessé de se transformer. « La massification de la précarité chez les jeunes, en particulier ceux qui ne bénéficient pas du soutien de leur parents, est réelle. Le social care ne devrait donc pas se limiter à renvoyer vers la famille et les proches le soin de tous les vulnérables. Car la famille ne compense pas les inégalités, mais les renforce », regrette Claude Martin, titulaire de la Chaire CNAF « Enfance, bien-être et parentalité. » La protection sociale semble de plus en plus précaire. Parmi les pressions qui s’exercent sur l’Etat-providence et qui contribuent à limiter son action salutaire, Bernard Gazier repère six tendances : « 1/ la privatisation (des opérateurs privés payés par des fonds publics) ; 2/ l’individualisation (faire en sorte de se passer du groupe) ; 3/ la décentralisation (malgré la tendance jacobine actuelle) ; 4/ l’activation (on obtient les aides si et seulement si on montre que des efforts sont réalisés) ; 5/ la déréglementation (détricoter le plus possible les arrangements collectifs) ; 6/ la «flexibilisation» (l’autre mot de mondialisation qui fait aller et venir les capitaux). » Décidemment, le libéralisme ne s’accommode pas bien de la protection collective.

Le devenir de la question sociale

La collectivisation de la protection sociale est un enjeu démocratique. « La propriété sociale, au sens de Robert Castel, a été le moyen de protéger sous la forme de droits sociaux ceux et celles qui n’avaient pas de propriétés, de biens pour garantir leur lendemain. La réduction des inégalités est plus que jamais nécessaire pour retrouver une forme de cohésion sociale », explique Claude Martin qui s’oppose aux discours de premiers de cordée qui fragilisent les plus démunis en produisant du ressentiment. La protection sociale est devenue ultra-technique et avant tout financière. Elle est confisquée au peuple pour devenir une affaire de spécialistes. « Il faut «détechniciser» et «définanciariser» le discours sur la protection sociale pour retrouver ses fondements et accroître sa légitimité, ce qui était le cas après-guerre. On pourrait la considérer comme relevant d’une instruction civique ou citoyenne », défend Claude Martin. Chacun est concerné par la question sociale car elle porte sur le devenir de la société. Selon Bernard Gazier, la question sociale s’articule aujourd’hui autour de quatre éléments : « 1/ l’écologie et la maîtrise de l’appareil productif avec un rééquilibre des pouvoirs entre salariés et actionnaires ; 2/ la maîtrise de la carrière et l’investissement social dans la petite enfance ; 3/ l’égalité absolue de genre ; 4/ l’établissement d’une «société des semblables» (pour reprendre Robert Castel), d’une société de citoyens informés et intelligents. » A cela, l’Etat doit y mettre le prix.

Joseph Capet

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.