Anticonformisme et jeunesse : Que reste-t-il ?

« La jeunesse souffre d’un sentiment d’invisibilité »
« La jeunesse souffre d’un sentiment d’invisibilité »

« Néo-politisation »

Des barricades à l’écran, du collage d’affiches au post sur l’Internet, du slogan au tweet, la jeunesse est autrement politisée qu’en 68.

En un demi-siècle, la jeunesse a inventé de nouveaux modes de politisation en même temps qu’elle a contribué à «changer la vie». Le travail, la sexualité, le lien social sont autant d’éléments politiques reformés par la jeunesse.

De la jeunesse aux jeunes

Dans la Rome antique, on est jeune jusqu’à la mort du père. Ce n’est qu’avec le développement de la psychologie et de la sociologie au XIXe siècle qu’on s’intéresse à la jeunesse. « On commence à parler de la jeunesse à partir du cri d’alarme lancé par Alfred Sauvy à la fin des années 1950 quand les effets du baby-boom qui débute en 1943 deviennent sensibles », indique Michelle Zancarini-Fournel, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon 1, membre du LARHRA CNRS (Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes). La jeunesse commencerait alors avec la majorité. « Quels que soient les objets d’étude, la jeunesse, le genre, la ruralité, on définit une catégorie de population en fonction de critères. Pour les bornes de la jeunesse (18-30 ans), le Crédoc retient le logement indépendant et l’emploi stable, même si cet angle d’analyse est traversé par beaucoup d’autres facteurs », explique Sandra Hoibian, directrice du Pôle Evaluation et Société du Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). La jeunesse déborde ces critères car elle est multiple et changeante. « Il n’y a pas une jeunesse, mais des jeunes ou des jeunesses très différentes selon les catégories sociales, les parcours de vie et les destins », soutient Michelle Zancarini-Fournel qui a co-dirigé Les années 68 : le temps de la contestation (Editions Complexe, 2008).

De la politique aux communautés

« Le gaullisme d’avant 68 avance déjà l’idée d’une dépolitisation de la jeunesse. Aujourd’hui, les jeunes s’engagent moins autour de mouvements très structurés. Ils inventent d’autres formes de politisation. » Les jeunes portent un regard critique sur l’autorité et les figures connues de la politique. « Le chef ou le leader sont des notions très datées pour les jeunes, des figures de l’ancien monde vis-à-vis desquelles ils sont en total décalage », remarque Sandra Hoibian. L’horizontalité et la société collaborative sont deux nouvelles valeurs de la jeunesse, surtout depuis que le numérique est devenu un «fait social total» dans les années 2000. Pour s’afficher sur la Toile, l’engagement politique des jeunes n’est pas pour autant un engagement post-it. « La vie numérique nous suit. Prendre parti sur l’Internet suppose plus de risque et plus d’engagement que selon les anciens canons. » La République intègre les individus sur le modèle de l’assimilation. Or, la jeunesse considère la diversité comme une richesse et valorise la différence. « Contre le discours de l’unité et de la cohésion nationales que les jeunes trouvent irréaliste, ils portent un regard différent sur le lien social. Ils réinventent l’idée de communauté. » La jeunesse s’investit dans l’économie sociale et solidaire, la défense des minorités ou la protection de l’environnement.

De la sexualité au genre

La jeunesse façonne la société autant qu’elle est façonnée par elle sous l’effet d’une causalité réciproque. S’intéresser à la jeunesse revient à s’intéresser à la société tout entière. Selon Sandra Hoibian, « la jeunesse est comme un résumé de l’évolution de la société, son miroir grossissant qui rend visibles les transformations qui la travaillent ». La sexualité fait partie des préoccupations majeures de 68. « Durant les années 68, on ne parle pas encore du genre, mais de sexualité et de différence des sexes. En 1974, la révolution contraceptive a bouleversé la vie de toutes les femmes », rappelle Michelle Zancarini-Fournel. En 1920 et 1923, l’Assemblée vote des lois contre l’avortement et la contraception. En 1961, le premier Planning familial est ouvert à Grenoble et diffuse illégalement des moyens contraceptifs. « On pourrait dire que le moment 68 commence en 1961 et s’achève en 1981 lorsque la politique prend en charge la contestation et les revendications des minorités qui étaient jusque là portées par le peuple et les associations », précise Michelle Zancarini-Fournel. L’attention portée au genre est le propre de la jeunesse actuelle.

De l’autorité à la responsabilisation

Depuis la création de l’ANPE en 1967, le travail a changé et les jeunes veulent s’épanouir au travail. « En 1968, ce n’est pas le travail en soi qui est rejeté, mais le travail tel qu’il est organisé, notamment autour de sa durée, du rythme et de la discipline », distingue Michelle Zancarini-Fournel. Au travail, les jeunes sont les variables d’ajustement de la société. La «flexibilisation» du marché du travail touche surtout les jeunes. Depuis les chocs pétroliers, le développement du management et l’émergence des start-up à la fin des années 90, les jeunes préfèrent l’entrepreneuriat au salariat. Toutefois, « la jeunesse souffre d’un sentiment d’invisibilité. A l’heure où les responsabilités sont très individualisées, les jeunes veulent être reconnus. Le besoin de reconnaissance est le pendant d’une très forte attente portée sur les individus », ajoute Sandra Hoibian.

Joseph Capet

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