L’évolution des chartes d’entreprise

Les chartes, une manière de résoudre les dilemmes moraux autrefois...
Les chartes, une manière de résoudre les dilemmes moraux autrefois...

Tartufferie managériale

Autrefois destinées à édifier la conscience morale du travailleur, les chartes aujourd’hui ne seraient que des pis-aller managériaux qui garantissent d’abord les intérêts de l’entreprise.

Concurrence, rentabilité et efficacité ont renversé la morale. Depuis les années 70 et les méthodes de management, les chartes ont perdu leur âme pour devenir un outil pragmatique de communication et de contrôle.

Et les chartes prirent le Transatlantique

A la fin du XIXème siècle, apparaissent les chartes d’entreprise ou les codes de déontologie dans les grandes entreprises américaines. Ces dernières sont mises en place afin d’éviter que l’Etat ne légifère sur les problèmes sociaux existant dans l’entreprise. Les chartes sont éthiques, religieuses, protestantes surtout. Il s’agit de porter à la vertu par le travail. Après la Seconde Guerre mondiale, l’internationalisation des entreprises américaines exporte la charte d’entreprise en France. En 1948, est créé le Centre français du patronat chrétien pour lequel morale, conscience et foi doivent avoir leur place dans le quotidien des travailleurs. Une éthique spirituelle et un catholicisme social motivent ce paternalisme d’entreprise. On parle à l’époque de morale, de charité et de bien, plus que d’éthique. Aujourd’hui, « les chartes d’entreprise sont avant tout des règles unilatérales de conduite qui visent à susciter l’obéissance des salariés, et non pas le questionnement individuel », indique Samuel Mercier, professeur en sciences de gestion à l’IAE Dijon (Université de Bourgogne). Avant les années 90, les chartes d’entreprise n’existent pas en France, sauf dans quelques grands groupes comme IBM ou Lafarge qui, après le premier choc pétrolier de 1977, rédige ses « Principes d’Action ».

Valeurs morales vs valeurs économiques

Dans les années 70, l’exigence économique prend le pas sur l’exigence morale. Entre 1990 et 1995, les grands groupes français rédigent leur charte : Rhône-Poulenc, Renault, La Lyonnaise des Eaux… Avec les années 2000, le volume des documents ayant trait à l’éthique diminue et se standardise pour passer d’une trentaine de pages à une demi-page qui rappelle les grandes valeurs et les responsabilités de l’entreprise. « Une philosophie du management est à la base de la rédaction des chartes et promeut des principes généraux comme la bienveillance, le bien-être, la confiance ou la tolérance », indique Samuel Mercier, spécialiste de l’institutionnalisation de l’éthique et de la responsabilité sociale dans les organisations. Le contenu de la charte est souvent évasif et les formulations très floues. « Plus on est général, moins on est opératoire », rappelle Jean-Marie Courrent, professeur en sciences de gestion à l’Université de Montpellier. De plus, « la charte contient parfois une tonalité très positive quasi-irréelle », ajoute Samuel Mercier. Elle cherche l’adhésion des salariés afin de motiver leur action à des fins de management. Il faut créer un esprit de corps en prônant des valeurs engageantes et en suscitant un sentiment positif afin de rendre désirables des valeurs qui, en premier lieu, servent l’entreprise. La charte se professionnalise pour devenir un exercice de communication qui légitime l’entreprise.

Création d’une coquille vide

Selon Jean-Marie Courrent, coordinateur de l’Observatoire international du développement durable en PME, « les chartes ne changent vraiment ni les représentations, ni l’attitude du salarié dans son travail ». Depuis les années 2000, « la communication des entreprises sur leur responsabilité sociale et le développement durable tend à se substituer aux chartes d’entreprise », précise Jean-Marie Courrent. Les aspects environnementaux et économiques semblent plus efficaces en terme de communication que la toujours délicate et problématique éthique. L’entreprise n’est pas créatrice de sens pour le salarié. « Au sein de l’entreprise, il y a création de valeurs en termes économiques, sociaux et environnementaux, mais pas de valeurs morales », ajoute Jean-Marie Courrent. Les chartes visent à protéger les dirigeants qui sont juridiquement tenus responsables des actions de l’entreprise. « L’intérêt croissant pour la question éthique en entreprise naît surtout de la volonté des dirigeants de se protéger d’éventuels manquements à l’éthique de la part de leurs collaborateurs », précise Samuel Mercier. Dans la charte, pas de place pour le doute ou le questionnement philosophique ; il s’agit d’un document pragmatique et opposable puisqu’il est signé. « La charte éthique ne vise pas à former l’homme, mais à garantir les intérêts de l’entreprise », conclut Samuel Mercier. La charte d’entreprise devient un outil de gestion duquel les considérations d’ordre spirituel ont tout bonnement disparu.

Joseph Capet

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