La construction d’une France périphérique dans les esprits

Oppositions artificielles et stériles ? Le plus sûr moyen d’user le pays jusqu’à la corde…
Oppositions artificielles et stériles ? Le plus sûr moyen d’user le pays jusqu’à la corde…

La caricature des « deux France »

Englober par simplification des zones disparates dans de grands ensembles, crier à la relégation et à l’ « abandonite » de l’Etat, n’est pas nouveau, et souvent exagéré.

Cet ensemble surnommé « France périphérique », constitué de villes moyennes en déclin, d’une ruralité qui survit à peine, d’une « diagonale du vide » où tout semble perdu, semble s’être invité dans l’opinion récemment. Ce qui n’est pas le cas.

Faire entrer l’Hexagone dans des cases

Les expressions « deux France », « territoires oubliés de la République », « sentiment de relégation » circulent dans le langage ordinaire et contribuent à produire une représentation de la France dont la réalité est pourtant bien éloignée de ces formules réductrices, souvent forgées à l’emporte-pièce à des fins politiques. Si la bêtise est binaire, la représentation dichotomique de la France ne fait pas exception. Regardez la France en myope, vous n’en verrez jamais deux ! Opposer « deux France » produit des préjugés irréfléchis qui acquièrent la force d’une vérité incontestable, et finissent par opposer entre eux les Français et les territoires. Frédéric Santamaria, maître de conférences HDR en Aménagement de l’espace et urbanisme à l’Université Paris Diderot, insiste sur « la finesse et la circonspection dans l’établissement, en géographie comme en matière de politique publique, des catégories qui permettent d’interpréter le réel ». Puisque les territoires n’ont pas tous les mêmes moyens, l’action des pouvoirs publics devrait être « différentielle et s’adapter à leurs caractéristiques en tenant compte des dynamiques propres à chacun d’entre eux et à son contexte d’insertion géographique ». L’appareil économique et le contexte régional d’Annecy sont incomparables avec ceux de Nevers.

Aménagement du territoire depuis le recensement de 1968

Après la Seconde Guerre mondiale, l’exode rural massif, le baby-boom et l’industrialisation inquiètent les pouvoirs publics, car les capacités d’accueil des villes moyennes sont insuffisantes. Entre 1973 et 1979, afin de moderniser ces villes, l’Etat met en place des « contrats de villes moyennes ». Pour réduire les inégalités spatiales de développement, de hauts fonctionnaires de l’Aménagement ou de l’Equipement sont envoyés en mission.

Avec 1981 et la décentralisation, l’Etat n’investit plus directement dans les villes, même si leur industrialisation se poursuit. En 1986, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, souhaite que la France rurale réapparaisse sur les cartes. Est alors produite la catégorie stratégique d’« aires urbaines » : il faut que plus de 40% des habitants se rendent, pour le travail, dans l’aire urbaine voisine sinon la ville est considérée comme rurale. Avec un seuil statistique très haut, la France des campagnes et des petites communes réapparaît sur les cartes. Magie de la statistique mêlée à la cartographie.

Depuis 2007, la Caisse des dépôts et consignations assure des missions d’intérêt général à l’échelle locale : transition territoriale, démographique, numérique et écologique. En 2014, le Commissariat général à l’Egalité des territoires propose des « expérimentations en villes moyennes » pour rationaliser, par exemple, l’offre de santé ou de transport. L’Etat se préoccupe de nouveau du sort des villes moyennes, non plus d’un point de vue global avec une logique de mission comme dans les années 70, mais dans des secteurs très spécifiques et à travers des thématiques limitées. L’« abandonite » comme étendard politique semble donc hors de propos.

Un déclinisme périphérique à nuancer

Toutes les villes moyennes ne sont pas en déclin. Même si certaines d’entre elles éprouvent de réelles difficultés, gardons-nous de généraliser ! Les sentiments de relégation et d’abandon sont intermittents et contingents. Selon Antoine Laporte, maître de conférences en géographie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, « le sentiment de relégation n’est pas la résultante nécessaire d’éléments objectifs de déclin, mais l’effet d’un phénomène de psychologie collective. Il n’existe pas de relation arithmétique entre villes moyennes et vote FN ». Le sentiment d’abandon, souvent causé par la fermeture des usines ou le départ des services publics, a parfois « un effet de prophétie autoréalisatrice », ajoute Antoine Laporte. A force de répéter que la ville va mal, l’ensemble des comportements change, si bien que l’endroit finit par aller mal. Depuis 1997, les services publics quittent Lure, sous-préfecture de Haute-Saône : la caserne, la gendarmerie, certains services de l’hôpital. Le tribunal de grande instance est à vendre. Promoteurs, à votre bon cœur ! Niort a une taille idéale pour être en déclin, mais sa spécialisation dans le secteur des assurances mutualistes la rend malgré tout attractive.

A la loupe, les disparités entre les villes sont telles qu’il faut se méfier des grandes phrases qui effacent toutes les différences. Mieux vaut être prudent et éviter la précipitation : le tremblement de terre n’a pas eu lieu…

Joseph Capet

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