On dit les Français râleurs et pessimistes. L’ont-ils toujours été ? Non. S’ils craignent aujourd’hui l’avenir, c’est qu’ils trouvent moins de sens dans un certain mode de vie post-moderne.

Chaque moment de vie peut être regardé de différentes manières, selon les époques…
Chaque moment de vie peut être regardé de différentes manières, selon les époques…

«Mieux vaut un tien que deux tu l’auras », « pierre qui roule n’amasse pas mousse », « le mieux est l’ennemi du bien ». Jusque dans ses expressions, la France est pessimiste, craintive, frileuse. Peur de l’avenir dans la première, du voyage – donc de l’autre ? – dans la deuxième, du risque dans la troisième. Immobilisme à tous les étages, peur de perdre gros. Jusque dans ses dictons climatiques, le Français est défaitiste : « Noël au balcon, Pâques au tison ! » Même d’un bien innocent rayon de soleil hivernal, il fait le signe annonciateur d’un printemps pourri. Au pays du vin, paradoxalement, le verre est toujours à moitié vide. Le fût-il d’un Château Latour…

Bien sûr, tout cela ne date pas d’aujourd’hui. Les expressions citées plus haut ont été forgées il y a bien longtemps, du temps où « quand même, on ne voyait pas tout ce qu’on voit aujourd’hui ». Alors, notre « çavapétisme » est-il un héritage ?

Pas tout à fait, répond Serge Carfantan, professeur de philosophie, ancien enseignant à la faculté de Bayonne, et auteur d’une série d’ouvrages sur le thème « philosophie et spiritualité ». « Depuis 1945, j’observe trois phases. La première s’étend de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 60. C’est une période où les mentalités sont encore héritées du siècle précédent, avec en point d’orgue l’éloge de la valeur travail. Cela rejoint la vieille idée protestante selon laquelle nous sommes sur Terre pour travailler. Donc si je travaille dur, j’ai une bonne vie. C’est une époque où l’on grave sur les plaques commémoratives des cimetières des inscriptions comme “il a donné sa vie au travail”. » Cela permet de voir l’avenir sous un prisme simplifié. Et comme, en ces temps de reconstruction, le travail ne manque pas, cela passe. Pour autant, tout n’est pas rose, et la guerre a pour ainsi dire désenchanté la France. Ce désenchantement, on le retrouve dans l’œuvre d’un auteur majeur de l’époque : Jean Giono. Avant la guerre, dans “Regain” par exemple (1930), l’écrivain fait montre d’une grande confiance en l’avenir et en l’être humain. Après le conflit, c’est un Giono amer et contestant le progrès qui transparaît dans son œuvre, comme dans “Un Roi sans divertissement” (1947).

Deuxième période : mai 68 et la décennie qui suivra. « C’est un renversement total de valeurs, explique Serge Carfantan. Révolution marxiste, socialisme, libération sexuelle, éloge du plaisir guident les mentalités quand, en contrepoint, on conteste violemment l’autorité, le militarisme et les valeurs traditionnelles. » Une période heureuse, car remplie d’idéaux.

Après cette phase, selon le philosophe, s’installent les idées de la post-modernité. « Le balancier repart dans l’autre sens. Cette fois, ce sont les idées de mai 68 qui sont balayées et remplacées par leurs exacts opposés : adhésion à la consommation, à la publicité. A défaut de parvenir à changer le monde, on se dit qu’on va essayer d’en profiter un maximum. Malheureusement, on s’aperçoit aujourd’hui que les valeurs de cette post-modernité ne permettent pas d’accéder au bonheur, pour une raison simple : elles n’apportent pas de sens. »

Le sens donné à la vie, à sa vie, voilà la clé. Bien au-delà des conditions sociales ou géopolitiques. Car dans les années 50, guerre froide oblige, le monde ne tourne pas davantage rond qu’aujourd’hui. Le Français voit briller en permanence au-dessus de sa tête l’épée de Damoclès du conflit atomique mondial. Au moins aussi angoissant que l’actuelle menace terroriste. Et pourtant, le pessimisme est alors moins vigoureux. Pourquoi ? Car le travail vu comme valeur fondamentale donne du sens à la vie de chacun. Même chose dans les années 70 où ce sont les idéologies et les utopies qui s’en chargent. « Il faut distinguer la vie et les conditions de vie, éclaire Serge Carfantan. La vie, c’est purement personnel, c’est le sens qu’on lui donne. Les conditions de vie, c’est la manière dont s’organise le monde autour de nous. Or, le sens qu’on donne à sa vie ne dépend pas du temps, d’une époque ou d’une quelconque réussite matérielle. La preuve, toutes ces célébrités matériellement comblées qui se suicident. Ce qui importe, quelles que soient les contingences, ce n’est pas d’occuper sa vie, c’est de l’investir. Et c’est là que se jouent l’optimisme ou le pessimisme. »

La chute du mur de Berlin a sonné le glas des idéologies. Avec lui est tombée la croyance, pour beaucoup, qu’un autre monde était possible. Ajoutez à cela la perte de vitesse des religions, et vous obtenez une époque en quête de sens. L’homo post-modernicus est un poulet sans tête qui court au gré du vent. Incapable de trouver son chemin, il se replie sur lui-même. « Cette attitude culmine dans des pratiques très narcissiques, comme le selfie par exemple », illustre Serge Carfantan.

Peut-être les mouvements altermondialistes ou écologistes, les tenants de la décroissance, sont-ils les signes annonciateurs d’un changement de paradigme. Fini le règne de la consommation, place à une vie moins matérielle et plus spirituelle. Une vie moins dominée par ses désirs de gloire, de pouvoir ou de richesse. Des désirs qui, comme l’a dit Schopenauer, « ne tiennent jamais leurs promesses ».

 

Olivier Faure

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