Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé. Après le temps des légitimes lamentations, doit venir au plus vite celui de la résilience. Ou comment anéantir le terrorisme sans renier nos valeurs ni le fonctionnement de notre Etat. Une main de fer dans un gant de velours ?

Indignations et cris fondateurs ?
Indignations et cris fondateurs ?

Le sang sèche vite, dit-on, en entrant dans l’Histoire. Celui versé en ce funeste mois de novembre 2015 boulevard Voltaire, rue de Charonne, rue Bichat, rue de la Fontaine-au-roi, au Bataclan et à Saint-Denis fera à coup sûr mentir l’adage. On n’effacera pas le deuil et la douleur de 400 familles d’un coup de baguette magique.

Quoique difficile à tenir par ces temps obscurs, la ligne éditoriale de notre titre nous encourage à trouver une lueur d’espoir au milieu de la nuit parisienne. L’espoir de ne pas voir l’horreur frapper à nouveau. Trop fort. Trop vite. Trop tout.

Mais les paroles, prières et condamnations, quoique légitimes, ne suffisent plus. Un t-shirt «Je suis Charlie» n’est pas un gilet pare-balles, nous venons d’en faire la tragique expérience.

Alors quoi ? François Hollande décide de mettre la Syrie à feu et à sang, et on envoie quelques barbouzes faire la peau de son moustachu dictateur – encore un. On surveille les mosquées, ceux qui y prient, ceux qui y entrent, ceux qui en sortent ? On place en garde-à-vue tout barbu attablé devant un kebab salade-tomate-oignons (les prisons seront vite remplies de hipsters en fin de soirée) ?

Non, évidemment. Pourquoi ? Car la France est un Etat de droit. Une démocratie peuplée d’étranges citoyens qui tiennent autant à leur liberté qu’à leur sécurité. C’est même pour ça qu’elle est prise pour cible.

Il va donc falloir marier les contraires. Ménager à la chèvre une clairière saine et verdoyante. Et ne pas laisser proliférer le chou, encore plus s’il vient de Bruxelles. Cela porte un nom : la résilience. Un mot complexe pour une idée simple. La capacité d’un corps social – ici la France – à s’adapter, voire à absorber les événements et aléas exogènes qui le frappent sans pour autant changer son mode de fonctionnement. Bref, tout change, mais rien ne change.

Coup de chance – enfin un ! –, cette résilience semble, dans une certaine mesure, naturelle. Un virus nous attaque, notre corps souffre un temps, s’en débarrasse, et reprend son rythme de croisière. Mieux, nos anticorps connaissent maintenant le visage du terroriste, et gare s’il repointe son nez. Raisonnement trop simple ? Je vous l’accorde. En 2013, deux économistes américains – Gary Becker et Yona Rubinstein – ont planché sur la résilience «naturelle» des populations face à deux types d’événements : la seconde Intifada entre 2000 et 2005, et la violence dans les stades de football espagnols. Résultat : la peur s’apprend, se contrôle et s’apprivoise. Mieux : plus on y est soumis, plus on la maîtrise. Concernant l’Intifada, les habitués des lieux fréquemment visés par les attaques avaient de moins en moins peur et redoutaient de moins en moins l’attaque suivante. La fréquentation des transports en commun – souvent pris pour cible – restait stable chez les abonnés, et baissait chez les utilisateurs occasionnels. Idem en Espagne. Les socios et abonnés continuaient d’aller au match (respectivement 93 et 85% d’affluence pour chacune de ces deux catégories) après des épisodes de bousculades ou bagarres violentes, voire mortelles. Seuls les footeux intermittents délaissaient les tribunes pour la télé, leur taux d’affluence au stade passant de 85 à 45%.

Que retenir de cette démonstration ? Que la peur ne triomphe jamais de nos habitudes, pour peu qu’elles soient ancrées en profondeur.

Cela dit, il serait utopique de laisser faire une nouvelle main invisible, et de garder les nôtres tranquillement croisées derrière notre dos, à coup de « plus ils attaqueront, moins nous aurons peur ».

Ce qu’il faut avant tout, et ce n’est pas le plus simple, c’est maîtriser les réactions épidermiques et les intentions va-t-en-guerre que nous éternuons sous l’odeur de la poudre. Si la vengeance soulage le cœur, elle donne des remords à la tête. Aussi le fer que nous souhaitons porter au cœur de Daech doit-il être guidé par une main arc-boutée sur les valeurs républicaines. Liberté de penser, liberté de la presse – que l’Etat d’urgence fait vaciller –, liberté de culte, liberté de circulation. La France ne sera jamais aussi forte que par ses institutions et par ce qui constitue, aux yeux des terroristes, nos faiblesses.

Dans la limite du respect de ces valeurs, plusieurs éléments doivent cependant être repensés de toute urgence. La présence française en Syrie, d’abord. L’esprit munichois a déjà endeuillé trop de familles pour remettre le couvert. Le retrait des troupes espagnoles d’Irak après les attentats d’Atocha en 2004 reste tristement dans les mémoires comme une victoire du terrorisme sur la démocratie. Le roseau peut plier, mais ne doit jamais rompre. Sur notre sol, ensuite, une extrême fermeté doit être de mise vis-à-vis des prédicateurs, imams et penseurs intégristes. La haine n’est pas une religion. La laïcité peut dormir sur ses deux oreilles. Concernant les armes, cessons de ricaner du grand frère américain. Leurs boutiques d’armes ont pignon sur rue dans des résidences tranquilles. Les nôtres ont pignon sur cave dans des banlieues en déshérence. Pas grande différence, au final, pour qui veut s’en procurer. Et on fait semblant de le découvrir. Enfin, cessons de n’aimer la France que quand elle est en deuil. Notre pays a ses défauts. Des pans de notre histoire doivent nous faire honte à jamais. Mais nous avons aussi apporté à l’humanité quelques idées convenables, en plus de nos vins et nos fromages. Le leader du groupe Zebda Magyd Cherfi a en ce sens publié une magnifique tribune dans Libération, dans laquelle il annonce « être devenu solennellement français » au soir du 13 novembre.

Reste à mettre tout cela en application. Pour la méthode, je passe mon tour. A vous de jouer, messieurs nos gouvernants. Nous avons envie de vous faire confiance. Et une fois n’est pas coutume, il semblerait bien que nous ayons besoin de vous.

Olivier Faure

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