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Cette semaine, Solenn de Royer, journaliste au Monde, publie certains extraits édifiants du journal de Mme Buzyn.

600 pages rédigées par la ministre éconduite, au cœur des premiers jours de la crise. Comme pour ne rien oublier de ces journées de décembre, janvier, février et mars 2020. Des semaines entières durant lesquelles Agnès Buzyn a tenté d’alerter Emmanuel Macron et Édouard Philippe quant à l’imminence du péril coronavirien. En vain.

Tout commence en Corse. Décembre 2019. La ministre se prélasse et fait un tour sur Twitter. Bizarre… Un blog fait état de cas de pneumopathies inexpliquées en Chine. Elle envoie l’article au « DGS », le Professeur Salomon, qui deviendra, dans quelques mois, un visage tristement célèbre…

Le 11 janvier, la situation lui paraît assez sérieuse pour qu’elle contacte par SMS le Président et le Premier ministre : « L’information ne figure pas encore dans les médias, mais ça peut monter. » Une inquiétude surtout communicationnelle pour l’heure, mais qui ne suscite pas de réponse. Les deux têtes de l’exécutif, le nez dans le guidon des retraites et des municipales qui approchent, ont d’autres chats à fouetter. Quelques jours plus tard, une réunion est tout de même organisée à Matignon et un comité de suivi (très limité) est mis sur pied.

Fin janvier. Buzyn commence à trembler. Ses messages sont teintés d’inquiétude. « Monsieur le PR, je suis à votre disposition pour faire un point de situation quand vous le souhaitez […] L’OMS a pris la mauvaise décision de ne pas déclencher une alerte mondiale ». Trois semaines après son premier SMS, le « PR », n’a toujours pas pris la peine de répondre à sa ministre de la Santé. Elle tente du côté « d’Édouard », qu’elle connaît plus personnellement… « Bonjour Édouard, j’imagine que tu es au Havre, Il faudrait que je puisse te faire un point de la situation et te donner mon sentiment sur l’épidémie dans la journée. » L’homme à la barbe encore noire ne répond pas davantage.

« Tout le monde s’en foutait »

27 janvier. La ville de Wuhan est confinée depuis cinq jours. La ministre confie se réveiller en sursaut la nuit. La peur s’empare de son être. Nouveau SMS. Macron aux abonnés absents. L’étau se resserre.

30 janvier. En marge d’une réunion au Conseil économique social et environnemental, elle peut enfin prendre un café en solitaire avec le Premier ministre. Il lui confie n’avoir qu’une hâte : partir en campagne pour redevenir maire du Havre – il se déclarera candidat le lendemain. Buzyn tente de recadrer la discussion. « Il faut se mettre en mode combat », lance-t-elle, vaillante malgré l’angoisse. « Ce virus sera beaucoup plus grave que la grippe ».

Le lendemain, elle propose au président de s’entretenir avec elle en tête-à-tête, après le Conseil des ministres. Minuit passé, le noctambule Macron lui répond : « On fait ça demain sans problème ». Enfin ! Une causerie entre deux portes qui ne lui permet pas de poser vraiment l’enjeu. Elle revient à la charge, toujours par SMS : « Je suis à votre disposition pour vous montrer les projections et vous expliquer comment nous nous organisons dans les hôpitaux pour les semaines qui viennent ».

Une ministre apeurée exfiltrée hors du gouvernement

8 février. Agnès Buzyn s’accorde un moment de détente au cinéma, avec son mari Yves Lévy, président de l’Inserm. Son portable vibre : c’est Macron ! Elle s’extirpe aussitôt et court dans les toilettes pour répondre. Les médias commencent à sérieusement parler du virus chinois… Du coup, le Président se réveille : « Que proposez-vous ? ». Buzyn, à mi-voix, égraine le triste chapelet des privations : fermeture des frontières, arrêts des vols, économie congelée, libertés mises entre parenthèses, mortalité importante… Elle évoque l’idée d’un confinement à la chinoise, seule manière à son avis de « passer la vague ».

Le lendemain, c’est Alexis Kohler, le cerveau droit d’Emmanuel Macron, qui l’appelle. Le porte-flingue est ulcéré : « Mais qu’est-ce que tu as dit au PR l’autre soir ? Tu as réussi à lui faire peur ! ».

À la manière d’un Cassandre, elle devient le bouc-émissaire général, l’idiote utile. Macron, Kohler et Philippe décident de l’exfiltrer du gouvernement. Elle est envoyée en catastrophe pour remplacer Benjamin Griveaux (empêché par un scandale de mœurs) dans la course à la mairie de Paris.

Mais Buzyn ne veut pas… « J’ai tenté de résister, mais la pression était trop forte ». Kohler l’appelle le jour de son départ du ministère et insiste pour qu’elle précise, dans son communiqué, qu’elle part de son plein gré. Tu parles ! Elle s’écroule en sanglots au moment de passer les pouvoirs à Olivier Véran – qui ne réagit pas, robotique.

Cette grande brûlée de la politique subit encore les pires attaques

Emmanuel Macron, très distant lorsqu’elle était sa ministre, se montre désormais protecteur et mielleux. Il lui annonce dans un SMS qu’il va la « coacher » dans sa campagne parisienne. Une nouvelle relation s’installe. Buzyn la malheureuse décide d’ouvrir son cœur au chef de l’État : « Monsieur le Président, je suis dissociée, je fais campagne pour Paris et pour vous, mais je ne pense qu’à la crise ! ». Bravache, le locataire de l’Élysée la rassure : « On va gagner ! ».

16 mars 2020. Premier tour des municipales. Agnès Buzyn plante complètement sa campagne. Cela n’a presque pas d’importance. À bout de nerfs, elle appelle le Premier ministre et lui demande d’annuler tout de suite le second tour : « Il faut placer la France en confinement. Ça va être la Bérézina à l’hôpital ! ». Le ton monte. Philippe s’énerve : « Tout cela est déconnant ! Ne nous fais pas faire une tambouille de deuxième tour quand la situation est si grave. Nous avons été assez ridicules comme cela ».

Deux jours plus tard, le second tour est reporté. La France s’enfonce dans les malheurs. Agnès Buzyn disparaît des radars et vient en aide au service d’urgence d’un hôpital francilien. Elle retrouve son travail de médecin. Paradoxalement, ce face-à-face avec le virus va, dit-elle, l’empêcher de sombrer dans la dépression.

Le 24 octobre 2022, la Cour de justice de la République a placé Édouard Philippe sous le statut de témoin assisté dans le cadre de l’enquête sur la gestion de crise de covid-19. Agnès Buzyn est mise en examen. Olivier Véran sera convoqué dans les prochaines semaines.


Les Indiscrets d’ERB

Emmanuel BluesUn intime du chef de l’État s’inquiète dans les colonnes du Point… « Emmanuel est très affecté. Il a compris que c’était terminé et que sa succession avait commencé. Tout ça ne durera pas cinq ans… »

 

Hollande persona non grataIls s’appellent ironiquement le Cabinet noir. Une association qui réunit les anciens collaborateurs des ministres et parlementaires socialistes, durant les années Hollande, (2012-2017). Pour beaucoup, ils ont tout perdu. François Hollande, en mal de reconnaissance, a entendu parler de cette sauterie avec ses anciens aficionados. Il demande à venir. Quatre fois. Les organisateurs disent non. On ne peut pas être et avoir été…

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