L’héritage inconciliable de mai 1968

Commémorer 68: Une idée
Commémorer 68: Une idée "pavée" de bonnes intentions.

L’inconciliable héritage ?

Commémorer le cinquantenaire d’un mouvement de révolte ayant conduit à la grève générale ? Un pari impossible pour le gouvernement déjà en proie à un «printemps syndical». Si la mémoire de cette révolution – autant sociale que culturelle – divise la société française, c’est parce que les utopies d’hier ont laissé place aux désillusions d’aujourd’hui.

Dénonciation de la « gréviculture » d’un côté, promotion de la « convergence des luttes » de l’autre. Cinquante ans après Mai 68, le conflit social qui divise aujourd’hui la France – du rail aux universités – semble tomber à point nommé. Un clin d’œil à cette révolte des Trente Glorieuses qu’Emmanuel Macron a tergiversé à commémorer… Preuve que cet héritage clive toujours la société française : 45 % des Français souhaitent célébrer un tel cinquantenaire d’après un sondage YouGov tandis que 29 % s’y opposent. Un clivage tout aussi prégnant chez les politiques. Si François Hollande saluait « les piétons de Mai 68 ayant compris qu’il fallait changer », Nicolas Sarkozy, tentait déjà, cinq ans plus tôt, de «liquider un tel héritage, responsable d’un relativisme intellectuel et moral ». Un discours repris aujourd’hui par Laurent Wauquiez, patron des Républicains.

Des postérités contradictoires

A en croire Serge Audier, auteur de La pensée anti-68, Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, de telles diatribes reflèteraient une haine de plus en plus partagée dans l’opinion à l’égard des «évènements de mai», bien au-delà de la rhétorique réactionnaire. Alors, serions-nous en train de devenir anti-soixante-huitards ? « Disons que nous oscillons depuis cinquante ans entre fascination et rejet », nuance le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui vient de publier La France d’hier – Récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68 après avoir été l’auteur en 1998 de Mai 68 : l’héritage impossible, réédité en 2006. C’est dire si la difficile mémoire d’une telle histoire fait date. Pour Jean-Pierre Le Goff, elle s’explique par la nature paradoxale « de ce mouvement de révolte iconoclaste à multiples facettes ». Un avis partagé par Danielle Tartakowsky, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 8, rappelant qu’« il n’y a pas une, mais des mémoires de Mai-68, en concurrence les unes avec les autres ». Mémoire ouvrière, étudiante, féministe, etc., « cet événement complexe est porteur de postérités contradictoires tant les acteurs en présence se sont battus sur des bases pas forcément convergentes. Exemple probant : les mouvements libertaires de l’époque très hostiles au «tout carcéral» alors que les courants féministes se mobilisaient pour une pénalisation plus rigoureuse des auteurs de viols », détaille Danielle Tartakowsky. Et de rappeler que « contrairement aux grèves de 1936 qui ont illico débouché sur des réformes majeures, les acquis directs de Mai 68 restent peu perceptibles à court terme, excepté la loi Faure qui met en échec le projet d’Université concurrentielle ». C’est dire la portée avant tout symbolique d’un tel événement reflet d’une époque charnière, « où s’imposent le planning familial et la loi Veil de 75 », poursuit-elle.

Perte de repères

Révolution de mœurs, remise en cause de l’ordre gaulliste ou encore lutte syndicale : de quoi Mai 68 est-il alors le nom ? Impossible de répondre « tant ce mouvement mêle à la fois des aspirations sociétales et sociales. Or, on imagine mal le gouvernement actuel commémorer la grève générale, ironise Danielle Tartakowsky, résultat, chaque acteur politique célèbre son petit bout de Mai 68 ». Pour Emmanuel Macron, il s’agit avant tout de commémorer la seule révolte romantique, universaliste, empreinte de libéralisme politique en rupture avec une société sclérosée et hiérarchisée. D’autant que Mai 68 symbolise bien « ce point de bascule entre l’ancien et le nouveau monde, analyse Jean-Pierre Le Goff, un passage opéré dans le psychodrame via la mise en scène d’une vraie révolution même si les barricades et blocages de stations-services s’arrêtent les week-end de trêves pour que le peuple puisse s’aérer en bord de mer ». On l’aura compris, si Mai 68 questionne les dérives de cette nouvelle société de consommation et de loisirs, les Français « s’accommodent toutefois aisément des acquis offerts par la modernité », commente Jean-Pierre Le Goff. Pour ce dernier, l’héritage aujourd’hui impossible d’un tel mouvement s’explique donc par « la conjugaison de cette révolution culturelle parfois démesurée avec la fin du plein emploi ». Car en effet, « en fustigeant le moralisme jusqu’à la morale, l’autoritarisme jusqu’à l’autorité, Mai 68 a fait voler en éclat les modèles traditionnels de la famille et de l’école. Or, cette perte de repères combinée avec l’effet de la crise a fait d’autant plus mal aux classes populaires ». Autant de désillusions qui expliquent ce besoin de regain d’autorité, « même si Mai 68 est loin d’être responsable de tous les maux, ni celui du chômage de masse, ni celui des banlieues et de l’islamisme ». Les Français eux-mêmes en sont convaincus, du moins les 52 % espérant un mouvement similaire en 2018…

Charles Cohen

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