Twitter ne doit pas pour autant remplacer le tribunal dans certains cas…
Twitter ne doit pas pour autant remplacer le tribunal dans certains cas…

Un tabou qui fausse les débats

Délations de juifs en 40, WikiLeaks, lanceurs d’alerte, et récemment #Balancetonporc… Les amalgames en matière de dénonciation sont malheureusement encore monnaie courante en France. Mise au point.

Bien avant la tribune du Monde cosignée par Catherine Deneuve ou Elisabeth Levy sur le retour du « puritanisme », Bruno Lemaire, ministre de l’économie, a fait grand bruit en exprimant son aversion pour la dénonciation sur Twitter, alors que des milliers de témoignages de harcèlements et agressions sexuels surgissaient sous le hashtag #Balancetonporc dans le sillage de l’affaire Weinstein. Son rétropédalage en catastrophe face au tollé démontre que le sujet est délicat. Alors que sur les réseaux sociaux de nombreuses langues de victimes se délient pour dévoiler leur expérience traumatisante et parfois le nom de leur bourreau, des voix s’élèvent pour condamner le procédé. Une aberration pour des Associations comme Osez le féminisme, qui rappelle qu’ « une femme sur six sera agressée ou violée au cours de sa vie ». Il n’empêche qu’en France la gêne est plus palpable qu’ailleurs lorsqu’il s’agit de dénoncer. Les résistances face aux hotlines d’éthique de sociétés américaines, ou à la simple obligation de l’employeur de dénoncer les infractions routières de ses employés, démontrent les incompréhensions et tabous autour de cette notion.

Peur de la délation

Les mots délation et dénonciation, s’ils ont une étymologie latine commune, les deux mots, doivent bien être distingués. L’intention et le but visé sépare radicalement l’un de l’autre. Le délateur qui fournit des informations accusatoires sur autrui, vraies ou fausses, cherche à nuire, voire à en profiter. Haine, jalousie, appât du gain, amour propre entrent en jeu. Et à ce sujet le traumatisme de l’Occupation reste vivace. Dans les heures les plus sombres de l’histoire française, les délateurs qui ont signalé leurs voisins juifs à la Gestapo, les ont irrémédiablement conduits aux camps de la mort. A différencier des dénonciations de criminels nazis réfugiés en Amérique du Sud par Serge Klarsfeld, qui agissait pour le bien commun, perçu comme un militant de la justice et de la mémoire. Quand quelqu’un accuse les parents d’un enfant maltraité, l’acte citoyen est loué. La limite peut être ténue. Quid de l’« indic » qui dénonce des délinquants ou terroristes aux policiers, pour que ces derniers ferment les yeux sur ses délits mineurs ? Le résultat reste malgré tout noble. Tout n’est pas noir et blanc, le contexte doit être pris en compte. Certains soulignent cette incertitude, et redoutent la calomnie possible de ceux qui accusent publiquement un harceleur sexuel ou un violeur. « L’argument est fallacieux, car il existait déjà un risque de dénonciation calomnieuse avant l’émergence de #Balancetonporc », nuance cependant Caroline de Haas, militante féministe.

Un phénomène dont on a aujourd’hui besoin

Impôts, police, mairie, plusieurs administrations reçoivent lettres et témoignages, qui se révèlent parfois fort utiles pour ceux qui traquent les fraudes et tricheries à l’encontre de l’intérêt général. « Sans dénonciations, anonymes ou non, nombre d’affaires politico-financières n’auraient jamais vu le jour », a rappelé à maintes reprises dans la presse le chercheur Fabien Jobard, chercheur au CNRS et membre du Centre Marc Bloch à Berlin, qui a écrit sur le sujet (1). Même à l’heure des fake news toujours plus présentes, les administrations ont besoin, dans une société toujours plus mondialisée et complexifiée à cause de la sophistication des nouvelles technologies, de ces canaux de renseignements, à vérifier dans les moindres détails évidemment. Si le fisc a dans les textes la possibilité de récompenser une personne qui livre des renseignements sur une fraude fiscale d’envergure comme les Panama ou Bahamas Papers, c’est bien parce qu’il a besoin de ces précieux informateurs en complément de ses services internes. A différencier juridiquement du lanceur d’alerte, que la loi Sapin II de 2016 a défini comme « un être signalant, de manière désintéressée et de bonne foi, un fait illicite ou des risques d’atteinte à l’intérêt général dont il a pris connaissance dans l’exercice de ses fonctions ». Sa protection contre les représailles a été renforcée et il peut bénéficier de l’appui du Défenseur des droits. Ceux qui avertissent de débordements sont devenus essentiels. « Justement #Balancetonporc alerte les  gens que la violence est partout dans les familles », précise Caroline de Haas.

Garde-fous et contexte

La journaliste de la Lettre de l’audiovisuel Sandra Muller, initiatrice du hashtag en question, a dès le début insisté sur le fait que les accusations restaient souvent anonymes, « visant à faire prendre conscience avant tout ». Toutefois la mise au pilori d’un innocent reste possible, surtout sur les réseaux sociaux où le tri du bon grain de l’ivraie est malaisé. Ce genre d’information virale détruit une réputation en un éclair sur la Toile. Les hackers qui s’adonnent au « doxing », méthode consistant à faire tomber l’anonymat de quelqu’un dont les méfaits n’ont pas été punis, en savent quelque chose. Des cadres de l’Église de scientologie en ont pâti. Mais à l’issue du funeste rassemblement de l’Alt-Right à Charlottesville, quand le compte Twitter « Yes, you’re racist » a appelé à une grande battue numérique pour rendre publique l’identité des marcheurs, des erreurs ont été commises : un employé de l’université de l’Arkansas a été identifié à tort comme néonazi ! Un risque limité en matière de violences sexuelles selon Caroline de Haas, qui explique qu’ « une femme désignant en plein jour son tourmenteur prend des risques vis-à-vis de son bourreau, de sa famille, de son entourage professionnel… et est très loin de vivre des moments valorisants ». Il existe indéniablement un avant et un après affaire Weinstein, et la dynamique enclenchée, qui ouvre les yeux sur des pratiques abjectes d’une autre époque, ne saurait être apparentée à de la délation. Mais elle témoigne aussi d’un état de défiance générale envers les institutions. La cause de ces femmes ne doit pas se perdre dans le lynchage médiatique permis par les nouveaux moyens de communication, faisant endosser le costume de « boucs émissaires » à ceux qui sont désignés – au sens de René Girard (2). C’est l’éloigner du cadre juridique et sociétal dans lequel elle devrait s’inscrire s’il y a désignation. Ce qu’exprime Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, qui a salué le mouvement, mais a plusieurs fois affirmé que « Twitter ne devrait pas remplacer le tribunal ».

(1) « La délation peut-elle être civique ? », de Jean-Paul Brodeur et Fabien Jobard, éd. Autrement, 2005.

(2) « Le bouc émissaire », de René Girard, éd. Le livre de poche, 1986.

Julien Tarby

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