Pourquoi n’aime-t-on pas les riches en France ?

Je me réjouis d’avoir calfeutré les murs. La grogne populacière ne m’atteint plus.
Je me réjouis d’avoir calfeutré les murs. La grogne populacière ne m’atteint plus.

Le « mal »- aimé ?

Une détestation, empreinte de jalousie, qui n’est pas sans exprimer, outre l’évidente fracture sociale, une culture de l’entre-soi. Le riche ne sera de fait jamais populaire.

En enjoignant les « jeunes Français [à avoir] envie de devenir milliardaires » dès 2015, puis en lançant « le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » à un jeune en mai 2016 alors qu’il était encore ministre de l’Economie, Emmanuel Macron tente, depuis son entrée en politique, de redonner ses lettres de noblessesaux valeurs de travail et de création de richesse, afin de réconcilier la France avec ses riches. Aussi, l’arrivée au pouvoir d’un jeune banquier de chez Rothschild suscite-t-elle un fol espoir de réhabilitation chez les plus prospères du pays, régulièrement pris pour cible par l’opinion au moment de dénoncer les dérives d’une économie de plus en plus libérale qui se caractérise par l’accroissement des inégalités sociales. « Pour les chefs d’entreprise, la richesse est synonyme de réussite et de fierté, si l’on exclut les héritiers, indique la présidente du syndicat patronal Ethic, Sophie de Menthon. Ce ressentiment contre eux est donc très violent. Pas étonnant que certains quittent la France pour ne plus être montrés du doigt… »

Mythologie révolutionnaire

Le rejet des élites dure depuis la Révolution Française. « De la mythologie révolutionnaire à l’avènement du mouvement de la France Insoumise, en passant par les utopies fouriéristes et l’illusion communiste, notre histoire est jalonnée par cette soif d’égalité absolue, rappelle l’économiste Philippe Crevel. Les mouvements de droite comme de gauche ont exploité ce sentiment. »

Incarné par les concepts de « fracture sociale » de Chirac, de « France d’en bas » de Jean-Pierre Raffarin, ou des involontaires « sans dents » de François Hollande, ce fossé ne cesse, ces dernières années, de se creuser entre riches et modestes. En France, ancien pays de castes et d’agriculteurs, il reste ainsi difficile d’accepter la réussite de son voisin, même modeste. Pire, la jalousie pousse encore à y voir une injustice ou un privilège, plutôt que le fruit du travail, des compétences ou du mérite.

La violence des riches

Pourquoi cette idée a-t-elle la vie si dure ici, alors que nos voisins semblent mieux accepter leurs riches ? En Allemagne, le succès de Porsche profite aux habitants de Stuttgart, qui en en sont fiers. Mais dans l’Hexagone, la position de leadership du groupe Nissan-Renault ne suscite que peu de réactions de positives. Au contraire, la rémunération de Carlos Gohsn agace… « La défiance actuelle s’explique, sur le plan politique, par la destruction des souverainetés nationales au profit d’une commission européenne regroupant tous les pouvoirs et, sur le plan économique, par la financiarisation de l’économie, qui réserve l’accès à la spéculation à ceux qui détiennent déjà l’argent », analyse la sociologue Monique Pinçon-Charlot, qui étudie les classes les plus riches sous toutes leurs coutures depuis plusieurs années.

Un rejet également justifié, selon l’ancienne directrice de recherche au CNRS, par ce qu’elle décrit comme étant « la violence des riches » à l’égard du reste de la société. « Les inégalités se transforment désormais en fossé. Nous sommes passés d’une forme d’enrichissement naturelle à de la prédation, pointe-t-elle.  L’ubérisation de l’économie représente ainsi par exemple une nouvelle forme d’esclavagisme. »

Un pays qui reste égalitaire

Certains chiffres relativisent pourtant cette vision. « La France est un pays égalitaire. Le rapport de revenus après prestations entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres est de 3,5, un des ratios parmi les plus faibles de l’OCDE. Mais rien n’y fait. Nous pensons que les riches volent l’argent des autres ! », se désole Philippe Crevel. Pour ce dernier, notre conception malthusienne du fonctionnement de l’économie alimente ce malentendu. « Nous pensons que l’économie est un gâteau qui se partage. Mais nous ne comprenons pas ce que c’est la croissance !, s’emporte-t-il. Nous raisonnons à état constant dans un système à une ou deux dimensions quand il faudrait passer à trois ou quatre dimensions en intégrant le temps. »

De même, en matière d’impôt, les plus riches ne méritent pas d’être la cible de l’opprobre publique, juge l’économiste. « La France est un des pays qui taxe davantage, non pas les plus fortunés, qui peuvent utiliser légalement les failles du système, mais plutôt les cadres supérieurs, dirigeants de PME, et professions libérales, qui se situent dans la tranche des 20 % les plus aisés, reprend Philippe Crevel. En outre, il faut garder en tête que les 10% des contribuables les plus riches acquittent 70% de l’impôt sur le revenu. Et que l’ISF n’est payé que par 350 000 personnes, dont un grand nombre n’ont comme richesse que leur résidence principale. »

Stratégies de l’entre-soi

Pour l’heure, force est de constater que les tentatives présidentielles de réhabilitation des plus fortunés ne semblent pas avoir l’effet escompté. Les derniers sondages montrent que certaines mesures favorables à ces derniers passent difficilement. « Bien qu’il avance masqué, sous couvert de réduction des inégalités, le gouvernement prend des mesures massivement en faveur des riches : suppression des valeurs mobilières de l’ISF, taux d’imposition des revenus du capital passé de 60 à 30% ou détricotage du Code du Travail, par exemple, énumère Monique Pinçon-Charlot. Mais les gens sont en train de le réaliser, d’où un sentiment de défiance actuellement en train de battre des records. »

Les riches seraient ainsi définitivement irréconciliables du reste de la population, juge sévèrement la sociologue. Son dernier ouvrage « Panique dans le 16e », sorti en septembre, décrit ainsi, en bande-dessiné, les « stratégies de l’entre-soi » élaborées par les castes dominantes pour maintenir leurs privilèges, à travers l’épisode médiatique de la révolte des habitants du 16e arrondissement de Paris contre l’implantation d’un centre d’hébergement d’urgence en bordure du bois de Boulogne. « La gravité de la situation ne demande pas de mesurettes mais une révolution totale du système capitaliste, défend-elle. ». À moins que nos riches choisissent la voie américaine pour redorer leur blason, en s’engageant pour une meilleure redistribution, des investissements responsables, ou des fondations.

Pierre Havez

1 COMMENTAIRE

  1. Quelques notions auxquelles le français préfère généralement le rêve, l’utopie, l’idéologie, le symbolisme et le romantisme de Rousseau, Zola, voire Marx et bien d’autres :
    – Richesse et pauvreté existent l’une par l’autre, inéluctablement.
    – Chacun est le riche ou le pauvre de plus pauvre ou de plus riche que soi.
    – La pauvreté a une limite : le zéro du dénuement total ; La richesse n’en connaît pas d’autre que celles des ressources de la nature.
    – Chacun vient au monde, porteur de son hérédité génétique et sociale, et seule une infime minorité y changera significativement quelque chose au cours de son existence.

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