Le revenu de base, utopie ou réalité ?

Une idée qui est encore dans les cartons, mais qui pourrait bien un jour se concrétiser…
Une idée qui est encore dans les cartons, mais qui pourrait bien un jour se concrétiser…

Nouvelle société en gestation ?

Le versement par l’Etat d’une somme à tous les citoyens, quelles que soient leurs ressources, fait son chemin et provoque moult débats. Y compris en France…

La Suisse va bientôt soumettre à référendum une proposition de revenu de base mensuel de 2371 euros… L’exubérance n’étant pas la caractéristique première des Helvètes, il y a fort à parier que cette idée germe déjà dans plusieurs pays développés. Effectivement le Green Party britannique en a adopté une version dans son programme. En Finlande, la plupart des candidats aux dernières élections législatives y étaient favorables. Aux Etats-Unis le militant Scott Santens, qui appartient au mouvement mondial « Basic Income Earth Network » (BIEN) soutenant ce concept, s’illustre en faisant appel au financement participatif pour obtenir une rente mensuelle. En Allemagne l’association MeinGrundeinkommen propose à des volontaires tirés au sort de tenter l’expérience. Pendant 12 mois, ils reçoivent 1000 euros par mois, financés par des dons sans aucun contrôle. Ils peuvent avoir un emploi, prendre une année sabbatique, faire une formation, être femme ou homme au foyer. En France une motion présentée par le groupe des Verts, visant à financer une étude de faisabilité de l’application du RSA inconditionnel, a été votée en juillet 2015 lors d’une séance du Conseil régional d’Aquitaine. Par le passé le principe a été porté par des personnalités politiques comme Dominique de Villepin ou Arnaud Montebourg, et les propositions les plus abouties quant au financement émanent d’EELV, notamment du sénateur Jean Desessard. Car c’est là où le bât blesse. L’Hexagone ne dispose pas comme l’Alaska, qui verse à chacun de ses citoyens 1900 dollars par an, d’un fonds pétrolier.

La fin d’un modèle

Cette idée d’un revenu auquel tout le monde a droit dans le pays, sans condition d’obtention, n’est pas nouvelle. Plusieurs prix Nobel d’économie l’ont défendue sous une forme ou sous une autre, comme Friedrich Hayek, Maurice Allais ou encore James Tobin. Martin Luther King et Richard Nixon l’ont évoquée. Des intellectuels reconnus la défendent aujourd’hui. « Le montant est essentiel. 300 euros reviennent peu ou prou à un impôt négatif. Plus de 1000 euros signifient une nouvelle société, où les transferts et la redistribution sont repensés », précise Michael Zemmour, économiste maître de conférences à l’université de Lille qui travaille sur la protection sociale et la fiscalité. Dans sa forme la plus aboutie, ce revenu se substituerait aux aides sociales sous les conditions qui existent actuellement. L’idée part du principe que les structures du monde du travail sont en train de changer et que les vieux modèles – travail rémunéré pour gagner sa vie, travail au foyer non rémunéré, allocations chômage, compléments pour les salaires les plus faibles et aides sociales – ne tiendront pas le choc. Face à une automatisation et une robotisation qui véhiculent du chômage et une perte de pouvoir d’achat, l’éducation et l’actualisation des compétences ne pourront rien à l’avenir. « On ne reviendra pas à une société de plein emploi », martèle Martine Alcorta, vice-présidente du Conseil régional d’Aquitaine à l’origine de la motion. Selon une étude récente de l’université d’Oxford, 47% des emplois existants sont susceptibles d’être automatisés dans les 20 ans à venir. Avec ce revenu de base les citoyens n’auraient plus forcément à s’enrichir pour vivre. « Les syndicats sont corporatistes et rejettent bien souvent l’écologie parce qu’ils sentent qu’elle peut menacer les emplois. Ce revenu de base permettrait à chaque personne, s’il est suffisant pour elle, de se détacher de l’emploi et de se consacrer à autre chose. Elle pourra par exemple aider son entourage, permettant de réduire les dépenses dans certains secteurs. Ce système aiderait à une société moins consumériste, fondée sur plus d’échanges non monétaires », explique Marc Morisset, élu EELV à Saint-Médard-en-Jalles, animateur de la première université d’été du Mouvement Français pour un Revenu de Base.

Débat trans-partisan

Evidemment les discussions sont âpres et les détracteurs multiples ; étonnamment le clivage n’est pas politique. La gauche considère ce type de mesure comme un moyen de renforcer le système de protection sociale et de lutter contre les inégalités, quand la droite libérale le perçoit comme un substitut aux aides attribuées en fonction des ressources, nécessitant donc moins de bureaucratie, supprimant les fraudes d’allocataires et ne dissuadant pas les gens de travailler. Même Milton Friedman, connu pour sa foi dans le laisser-faire, voulait remplacer toutes les prestations sociales par un système plus simple associant un revenu minimum garanti et un impôt à taux unique. Les contempteurs du concept soulignent plutôt la difficulté du financement, pour lequel trois options sont finalement envisagées : la planche à billets –  notamment proposée par l’économiste britannique Anatole Kaletsky pour que la création monétaire profite au consommateur et non aux banques –, un impôt de redistribution, ou le reversement d’une rente lorsque le pays possède un bien commun.

Le passager clandestin à oublier

Mais la principale crainte des opposants est de favoriser la paresse. « C’est une motion contre le travail », a ainsi déclaré Alain Rousset, président du Conseil régional d’Aquitaine à Martine Alcorta insistant « sur l’obsolescence de la protection sociale et l’urgence à valoriser le travail non marchand et les activités humaines utiles socialement ». Le débat fait rage. Le groupe EELV de Rhône-Alpes a d’ailleurs vu son amendement au budget rejeté. Pourtant les études semblent démontrer que les gens ne s’arrêteraient pas tous de travailler. Une part de la population choisirait de se contenter du revenu de base pour faire des choses gratuites à forte utilité sociale : bénévolat, activités artistiques… D’autres continueraient d’occuper un emploi salarié. Au Canada, le Programme Mincome a servi à tester le revenu de base entre 1970 et 1974. L’évaluation scientifique réalisée a posteriori n’a décelé aucune baisse brutale du taux d’activité. Les études pilotes menées par Guy Standing, professeur en développement à l’université de Londres et cofondateur du BIEN, indiquent le contraire : « Quand ce n’est plus par peur qu’ils travaillent, les gens deviennent plus productifs ». Instaurer le revenu de base en France suppose donc un saut mental dans nos représentations collectives du rapport au travail et à l’épanouissement individuel – mais n’est pas impossible de par son caractère universel. « Si les classes moyennes et les riches sont aussi concernés, le système sera mieux accepté politiquement. Car une solution perçue comme une prestation sociale est moins légitime dans les esprits », constate Michael Zemmour.

Julien Tarby

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