Perfectionnisme en entreprise, la quête de l’inaccessible…

Peut mieux faire. Connaissez-vous cet·te associé·e – ou l’êtes-vous peut-être – animé·e par le souci du détail, à la recherche de l’excellence et éternel·le insatisfait·e ? Oui, le·la perfectionniste de l’équipe ! Dont l’obsession du résultat final triomphe sur les moyens d’y parvenir. D’où sa fâcheuse tendance à passer des heures à relire un dossier pour le « peaufiner », l’expression fétiche de toutes celles et ceux qui ont placé l’exigence envers eux·elles-mêmes – parfois les autres – à un seuil très élevé. Voire inaccessible.

Mardi, 20 h 10. Comme tous les soirs dans cette entreprise parisienne, les lumières s’éteignent, les portes se ferment et mettent un terme aux rires de ces collègues, la plupart trentenaires, soulagé·es de troquer cette énième journée de labeur pour les retrouvailles avec leur canapé et leur bien-aimé·e. Sauf un. Et toujours le même. Jérôme,
33 ans, jeune cadre de la com, prêt à tout – souvent trop – pour que ses compétences et lui soient reconnus. Jérôme n’en fait jamais assez, terminer ce ne serait plus vouloir continuer. Et accepter le manque et le goût de l’inachevé. Ce dossier, il y passera la soirée s’il le faut pour le boucler. La nuit peut-être. Avant la prochaine mission où il se devra de faire au moins aussi bien – ou surtout mieux. Peur de déplaire. Peur d’être « invalidé ».

Une faible estime de soi

Ne pas confondre les perfectionnistes de passage, dont le comportement se trouve dicté par des circonstances extérieures, avec les perfectionnistes du quotidien. En outre, le perfectionnisme devient pathologique dès lors qu’il passe d’un « comportement occasionnel à un fonctionnement global et permanent », précise Vincent Trybou, psychologue clinicien et psychothérapeute cognitivo-comportementaliste. On retrouve pas mal de perfectionnistes en entreprise, lieu de challenge par excellence.

Les perfectionnistes font preuve d’une très faible estime d’eux·elles-mêmes. Dépendant·es de la « validation et de la reconnaissance des autres », pointe Vincent Trybou. Pour ce faire, en entreprise notamment, ils·elles en font toujours trop. Mais à placer la barre très haut d’entrée, les perfectionnistes se condamnent à reproduire les mêmes performances – sinon mieux – ensuite. Début du cercle vicieux. Inné, le perfectionnisme ? Plutôt éducatif, du moins à en croire « la plupart des études réalisées dans les années 1980 », rappelle notre expert du Centre des troubles anxieux et de l’humeur (CTAH), « des enfants éduqués très tôt à l’excellence avec des parents très froids et stricts » lors des mauvaises performances « et totalement neutres » en cas d’attitudes conformes à leurs attentes. Ces enfants grandissent dans une exigence permanente qu’ils transposent dans leur vie future et professionnelle.

Des risques à ne pas sous-estimer

« Sacré·e perfectionniste celui·celle-ci ! », l’on a trop tendance à soit normaliser ce type de comportement, soit le prendre à la légère. D’ailleurs, Vincent Trybou le remarque : « On ne vient jamais me consulter » pour trouble perfectionniste, mais pour « un burn-out ou une dépression », qui sont en réalité les conséquences du perfectionnisme pathologique. Et la panique se propage d’autant plus que même en dépression, ces perfectionnistes ruminent le temps perdu à ne pas avancer sur quelque chose, un dossier par exemple.

Hélas, le télétravail apparaît comme un ennemi des accros au détail. « On a vu le nombre de perfectionnistes et donc de burn-out qui en découlent exploser pendant la crise », observe Vincent Trybou : « Le travail à domicile a signifié moins de temps de pause le midi et plus de travail le soir », avec un sentiment exacerbé de culpabilité lorsque les perfectionnistes ne font pas quelque chose. Puisque la frontière vie privée et vie professionnelle s’est amincie. « Je conseillerais aux perfectionnistes de bien cadrer leurs horaires et de les respecter, et surtout d’oser dire non à leur patron·ne », propose l’auteur de Trop perfectionniste ? (2016). Car oui, les perfectionnistes disent bien trop souvent « oui », quitte à mettre leur santé en danger. Toujours tétanisé·es par cette peur de déplaire. « Fractionner les tâches en minitâches » fonctionne aussi pour rompre avec cette logique binaire du « tout ou rien ». En entreprise, les managers doivent aussi apprendre à ne pas tirer sur la corde ou abuser des perfectionnistes, « le profil parfait » pour une boîte. La perfection d’un article tient à sa chute. Je ne pousserai pas le perfectionnisme à en trouver une…

Geoffrey Wetzel

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