L’entreprise, ce nid d’amour miné par le télétravail…

La sociologie ne cesse de le répéter, le travail joue – encore aujourd’hui – ce rôle d’intégrateur et de sociabilité. Au sein de l’entreprise, site de rencontres par excellence pour jeunes startupers, des collègues s’écharpent et se réconcilient, des amitiés se créent ou se brisent, des associé·es d’antan deviennent les amant·es d’aujourd’hui et peut-être les couples de demain. Bref, l’entreprise ne laisse personne indifférent et s’immisce dans notre quotidien, celui ou celle qui prétend parfaitement faire la distinction entre vie professionnelle et vie privée sera cette même personne qui s’affirmera capable de maîtriser ce qu’elle ressent. Un robot peut-être. Non, l’entreprise a cette capacité de brouiller les pistes. À moins que le télétravail ne vienne changer la donne. Éclairage avec Denis Monneuse, sociologue spécialisé dans le monde du travail.

Nombre de Français·es tissent des liens forts en entreprise. Parfois, ces rapprochements se concrétisent. Un sondage réalisé en 2019 par le cabinet de recrutement PageGroup démontre que les relations amoureuses en entreprise ne se font pas si rares : 62 % des interrogé·es déclarent y avoir succombé et plus d’un tiers se disent en couple au moment de l’enquête. Vous l’aurez compris, en entreprise, le chargé de projet Cupidon ne chôme pas ! Mais comment expliquer une telle « productivité » ?

La force des « à-côtés »

Au même titre que les études ou le tandem bars-discothèques, le bureau fait partie de ces lieux de passage où l’on croise tant de personnalités, « les collègues, les client·es, les fournisseurs », liste le sociologue Denis Monneuse, conscient que le « nombre élevé d’heures passées en entreprise » favorise la possibilité de rencontrer quelqu’un et plus si affinités. Même si l’on peine à comprendre comment les rapprochements peuvent s’opérer dans un monde dit professionnel et a priori neutre. Entrent alors en jeu tous les « à-côtés » propres à l’entreprise : « Les pauses qui s’éternisent à la machine à café, les afterworks, les séminaires et même les déjeuners dans l’enceinte des restaurants d’entreprise », énumère Denis Monneuse, directeur du cabinet de conseil Poil à gratter. Tous ces moments à la fois liés à l’entreprise et quelque peu en retrait par rapport aux tâches habituelles. Notre spécialiste le sait, les relations amoureuses se forment d’autant plus au sein des entreprises « qui font une place centrale au travail d’équipe, qui multiplient les déplacements et affrontent des épreuves à l’origine d’une forte solidarité », des caractéristiques que l’on retrouve notamment dans les secteurs « hospitaliers ou les compagnies aériennes », illustre Monneuse.

Si les relations amoureuses passagères nées via l’entreprise existent, le sociologue Denis Monneuse croit aussi aux relations durables : « Quand on franchit le pas, c’est qu’on est sûr·es, on prend le risque de voir sa relation échouer et de constater des tensions qui viendraient nuire au bon fonctionnement de l’entreprise ». D’ailleurs, contrairement aux sites de rencontres, on approche assez bien ses collègues, on prend le temps de les connaître, on échange longuement avec eux·elles, et on a davantage de chances de partager les mêmes valeurs si l’on travaille dans une structure commune. Une vraie phase d’observation avant de se lancer.

Le télétravail, fauteur de troubles

Or, dans une société régie par la loi Sars-CoV-2 – à coups de gestes barrières, distanciation sociale et télétravail, etc. – on comprend à quel point l’entreprise physique constitue un point de rencontres. Le travail à distance joue les trouble-fête. S’il met à l’épreuve les couples qui (ré) apprennent à se côtoyer « H24 », il condamne les célibataires à le rester. « Le télétravail met fin – ou atténue considérablement – les discussions informelles, les fameux temps morts au bureau, les repas partagés, tous ces moments de divertissement », constate Denis Monneuse. Au-delà du bureau, se rendre sur son lieu de travail implique aussi de prendre les transports, se déplacer et ainsi augmenter ses chances de faire des rencontres. À quoi s’ajoute la fermeture des bars, des discothèques et des restaurants, difficile de nouer des liens en cette période, ce qui explique en outre « le boom du recours aux sites de rencontres » pour trouver l’âme sœur, à présent le dernier rempart pour une sociabilité amoureuse, explique Denis Monneuse.

Mais la fin de la crise sanitaire – même si elle n’effacera pas l’accélération du télétravail – pourra au moins permettre à Stéphanie, directrice des ressources humaines, de créer des liens amoureux avec Jean-Pierre, secrétaire administratif. D’ailleurs, non, ce serait plutôt l’inverse. Car – au sein des entreprises aussi – on retrouve cette divergence sociale entre les hommes et les femmes qui décident d’entamer une idylle : « Les premiers occupent souvent des postes hiérarchiques plus élevés que les secondes », constate le sociologue. Preuve de plus que l’entreprise ne fait pas chambre à part par rapport au reste de la société… et qu’elle constitue un simple prolongement de la vie privée. 

Geoffrey Wetzel

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