Draguer à masque et à saveur

« T’as de beaux masques, tu sais… » Le coup de la réplique culte de Jean Gabin risque de ne pas attirer la réponse tout aussi culte de Morgan : « Embrassez mon masque… » Pourtant, on drague plus que jamais en France et dans le monde. À quelques variantes près.

Privé des trois quarts du visage, « le lien social est défiguré », les « rites d’interaction » sont bouleversés, reconnaissent les spécialistes du décodage des attitudes. Depuis l’Américain Paul Ekman, psychologue qui a consacré 50 ans de travaux aux expressions faciales, les décrypteurs du geste et de l’expression décodent quelque 100 000 mimiques d’appréciation de l’état émotionnel de l’autre. Au-delà de l’interaction individuelle, les psycho-évolutionnistes estiment que le visage est le vecteur de la réduction des conflits et de la cohésion sociale : « L’expressivité du visage est clairement mise à profit dans la communication émotionnelle et dans la régulation des interactions sociales. Les expressions du visage permettraient aux protagonistes impliqués dans une interaction de faire une appréciation de l’état émotionnel de l’autre et ce serait en partie sur cette appréciation que chaque protagoniste ajusterait son comportement. Ce système de régulation serait avantageux pour l’espèce parce qu’il favoriserait une réduction des conflits et une augmentation de la cohésion sociale. » Avec un masque, c’est raté !

Crise chez les coachs

D’autant que le coup de la « bulle personnelle » décrit par l’anthropologue Edward Hall – le périmètre de sécurité qui explique pourquoi on ne s’assoit pas à côté d’un autre voyageur dans une rame vide – s’aggrave avec la crainte de la contamination : « Le corps de l’autre est suspect. » Peut-être. Mais l’attirance de l’autre balaie quand même toutes les théories de la séduction, les coachs en rencontres l’ont bien compris. Draguer masqué, ça marche aussi.

Manque le lieu. Avant la réouverture des bars et des brasseries, les chances de tomber sur l’âme sœur à visages découverts étaient tombées à moins que rien. Les cinémas chichement remplis à raison d’un siège sur deux n’arrangent rien. Quant aux « boîtes », oublier. Restent… les sites de dating. Mais comme leur nom l’indique, ils sont faits justement pour des rencontres réelles. Stéphane Patry, gérant de lespeeddating.com, qui organise, lui, des soirées, a subi l’impact : « En mars, l’activité a chuté de 50 %, en avril-mai, 100 %. » Et pour cause. En revanche, les contacts virtuels procurés par les sites de mises en relation, style Meetic, Happn ou aide-seduction.com, n’ont pas chômé, même si la finalité, la rencontre, a été remise à plus tard. Chez Alexandre Cormont, l’un des leaders du coaching sentimental en France, le bon ordre était devenu : contact en virtuel, puis téléphone, puis visio, aux lieu et place du rendez-vous en terrasse. Vladimir, l’un des coachs chez Cormont, ne manque pas d’imagination pour remplacer le café : « Quand c’est possible, pourquoi pas une balade en bord de mer, sinon, un pique-nique pour remplacer le restaurant, une balade en vélo ou un jogging… » Il suggère même de « faire des courses ensemble », masqué ou pas.

La tactique du culotté

Chez Happn fort de 6 millions d’inscrit.es – on estime à 8 millions le nombre de célibataires en France – qui fonctionne sur l’idée de faire signe à des personnes qui sont passées à moins de 250 mètres de soi –, la chute d’abonnements premium fut violente. D’où certaines adaptations, comme l’élargissement du passage à proximité à… 90 kilomètres (à l’époque première du déconfinement où l’on ne pouvait dépasser 100 kilomètres à vol d’oiseau). Les abonnements sont revenus. Draguer masqué, le sujet a inspiré TF1 qui a suivi dans la rue un autre pro de la drague, Alex Wagner, coach en séduction chez Morning Kiss, un institut qui organise des formations pratiques sur le terrain et qui s’est reconverti, le temps de la crise, en sessions de coaching à distance via l’appli Zoom. Voilà notre Alex en chasse dans la rue. « On peut draguer avec un masque. Il faut davantage articuler et parler un peu plus fort […] Le courage et l’audace sont appréciés et valorisés par une majorité de femmes. C’est vrai tant que l’initiative s’accompagne d’un minimum d’intelligence sociale et de savoir-vivre. » Démonstration : sous l’œil d’une caméra cachée, notre coach aborde une jeune femme qui déverrouille un Mobike : « Salut […] j’imagine qu’il n’y a aucun inconnu qui t’a parlé depuis deux mois ? » Approbation surprise de la jeune femme. Il enchaîne : « Il fallait absolument que je vienne te dire bonjour, malgré les circonstances actuelles. » Sourire de la jeune femme qui se devine à ses yeux. Alors, tout de suite : « J’aurais voulu te revoir autour d’un verre ». À défaut, l’inconnue note son 06. Pas mal… Une façon de comprendre pourquoi l’interaction passe souvent avant le physique.

Olivier Magnan

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