Ces orateurs qui subjugent les publics

Tout le monde – enfin, presque – est capable de prononcer quelques mots en public. Mais les orateurs/trices qui tiennent une salle en haleine, qui suscitent l’émotion, qui entraînent et enseignent vraiment, ils/elles ne courent pas les estrades. Pourtant, l’excellence française existe. Rencontre avec des tribuns remarquables.

Nous avons, en France, des orateurs hors pair, des rhétoriciens trempés d’éloquence. Du « Mes amis, au secours » de l’Abbé Pierre au « Je vous ai compris » du Général de Gaulle en passant par le « Entre ici, Jean Moulin » à la Malraux, les mots portent. De même, une belle et forte conférence vaut bien des spectacles. Or si les Américains sont les champions de longue date du discours vendeur – les keynotes des grands salons high tech ont porté l’exercice au rang de l’art, feu Steve Jobs, Apple, en témoigne –, les Français/es portent haut à leur tour la manière d’enthousiasmer un public. Et les entreprises en quête de team building et de remotivation des troupes en appellent de plus en plus à ces motivational speakers, ces orateurs « motivationnels », comme l’exprime une traduction littérale, autrement dit des conférenciers qui savent motiver.

« Sport » d’élite

Mais ne s’improvise pas conférencier qui veut. Au-delà de l’exposé parfois laborieux du directeur marketing ou de la responsable com en AG ou lors d’une conférence de presse, une petite armée de conférenciers professionnels rodent des discours qu’ils/elles ont soigneusement élaborés, répétés, appris par cœur, mis en scène à la façon d’un one man/womanshow capable de susciter le rire, l’adhésion, l’attention, les vivas ! Le prof de psychologie sociale à l’ESCP devenu chantre de l’optimisme qu’est Philippe Gabilliet sait parfaitement ce qui distingue le conférencier professionnel du premier faux expert venu qui débite deux ou trois informations glanées ici et là. « Le vrai speaker répond à quatre exigences, explique ce théoricien du discours utile : il est un ou une expert/e dans son domaine. Il/elle est passionné/e par son sujet, fût-il étranger à son métier, comme c’est parfois le cas pour moi. Il/elle répond à une demande bien identifiée des entreprises ou des associations, souvent suscitée par les speaker’s bureau. Enfin le conférencier professionnel sait se faire rétribuer à la hauteur de sa prestation, il/elle répond à un marché solvable. » Car faire intervenir un conférencier motivant coûte un peu d’argent. Une conférence de 45 à 90’ se facture de 2 900 à 6 000 euros et davantage.

Davantage pour Michael Aguilar qui ne fait pas mystère de ses « tarifs », calculés selon un barème qui lui est propre : 4 500 euros devant un parterre de moins de 100 personnes, jusqu’à 8 000 au-delà et jamais pour moins de 25 auditeurs. Avec ses 147 conférences prononcées en 2018 et son cabinet de formation Vendeur d’élite fort de cinq consultants, cette « star » reconnue qui propose un catalogue de sept thématiques articulées à la virgule près s’est spécialisé (l’expertise exigée par Philippe Gabilliet) dans la (re)motivation du vendeur, du commercial. Il veut donner envie d’« aller au combat, de remettre le goût du sang dans la bouche ». Alors il réveille, il provoque. L’une de ses conférences s’intitule Conquérir ou périr. Autant dire que l’on ne sort pas indemne d’une scène habitée par Aguilar qui vient de décrocher le graal du conférencier, la plus haute distinction – américaine – le CSP, le Certified Speakers Professional. Un « diplôme » arraché de haute lutte, en anglais, après dix ans d’efforts.

Des speaker’s bureau, sur le modèle américain

Même profil que celui de Philippe Boulanger, authentique innovateur français, entrepreneur à l’américaine appelé chez Apple puis Sony, désormais conférencier professionnel spécialiste de la disruption et de l’intelligence artificielle. Mais l’homme s’est donné une dimension bénévole de poids en acceptant la présidence de l’AFCP*, Association française des experts et conférenciers, créée il y a une dizaine d’années pour s’efforcer de professionnaliser ce qui échappe encore largement à tout encadrement. « Si l’on interroge LinkedIn, s’amuse Philippe Boulanger, plus de 6 000 hommes et femmes se revendiquent conférencier/ères, il suffit qu’il/elle ait prononcé une seule conférence pour s’intituler tel ou telle. » Quelque cent « speakers » homogués se manifestent bon an mal an dans les rangs de l’Association reconnue par la GSF, la Global Speakers Federation américaine, pensée en 1973 par Robert Cavets comme un creuset de professionnalisation. Observateur privilégié, Philippe Boulanger et ses pairs savent fort bien que la demande de telles expertises/conférences est en croissance, stimulée par la douzaine de speaker’s bureau, véritables agences ou agents de conférenciers. Leur job : l’intermédiation entre la demande des entreprises et associations, la constitution de viviers d’excellents/es pros. À la tête d’AdGency Expert, Denis Adjedje répète qu’il pratique « le plus beau métier du monde », parce que sa matière première n’est autre que l’intelligence humaine. En réalité, le créateur du speaker’s bureau de référence – 5 ou 6 seulement, selon lui, font vraiment le « job » – joue toute l’année les « recruteurs », sans cesse à la rencontre des experts qui formeront son « vivier » de quelque 730 spécialistes éprouvés, des « gens brillants qui donnent envie ». Denis Adjeje se dit conscient du reste que la « promotion Gabilliet », comme il nomme ces motivational speakers d’exception (de Michael Aguilar il dit qu’il « polit son diamant ») n’en finit pas de grandir. Et les femmes ? Nous aurions dû les citer, elles tiennent, tout autant que nos interlocuteurs hommes, le devant de la scène. Des noms ? Murielle Hermine (natation synchronisée), Marie-Laure Brunet (biathlète) « tournent » avec brio, tout comme Virginie Guyot (ex-Patrouille de France). Mais au-delà du sport et des exploits, les conférencières expertes couvrent aussi tous les domaines. « Mon rêve secret, confie l’« impressario » Adjeje, serait de compter dans les rangs d’AdGency Expert 50 % de femmes », contre la vingtaine de pourcent qui y figurent. Mais pas question pour lui de faire appel à un/e politique en place : outre les émoluments « indécents » que nos ténors de présidents et de ministres réclament, il s’agit de conférencier/ères « on ne peut plus risqués » capables du faux bond qui tue… On ne badine pas avec le public.

Olivier Magnan

* Une autre Fédération, l’Aface, Académie francophone des auteurs et conférenciers d’entreprise, moins engagée sur le ring professionnel, tient davantage le rôle de cercle d’échanges sans entrer en concurrence avec l’AFCP.

1 COMMENTAIRE

  1. La qualité ne se brade pas.
    La création de valeur apportée par un conférencier professionnel est la raison principale pour laquelle le donneur d’ordre fait appel à lui.
    En effet, il ne suffit pas de savoir s’exprimer à l’oral pour être conférencier professionnel, mieux vaut avoir “roulé sa bosse” et longtemps mûri son propos.
    Et outre la passion de transmettre, il en est une autre tout aussi pertinente : l’envie forte d’aider les auditoires à avancer… vraiment !

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