Quatre figures idéologiques de mai 1968 et l’évolution de leur pensée

Les idéaux de 68 tiennent-ils encore le haut du pavé ?

La fougue adolescente se décolore-t-elle avec les années ? Le rouge vif est une couleur qui peut durer dans le temps…

Plutôt que de présenter en quelques lignes laconiques des informations déjà connues sur l’évolution intellectuelle d’un grand nombre de figures marquantes de mai 68, la rédaction a choisi de dresser un portrait plus patient de quatre intellectuels acteurs et héritiers chacun à leur manière de la pensée 68. Leur point commun est d’être toujours vivants. Leurs évolutions intellectuelles sont loin d’être parallèles…

L’activiste

Daniel Cohn-Bendit, le libertaire libéral

Ce serait une gageure que de rappeler 68 sans en passer par la carrière politique de Daniel Cohn-Bendit (23 ans en 68). Tout le monde a en tête les photographies et les propos de Dany le Rouge sur les barricades et dans les amphithéâtres. Le 21 mai 68, il est frappé par un arrêté d’expulsion. Plus libertaire et anarchiste que Mao, Daniel Cohn-Bendit comprend peu à peu que l’Etat de droit est le garant de la justice et de la liberté. C’est pourquoi il entame une carrière politique respectueuse du droit et de l’élection. Il abandonne toute forme de perspective révolutionnaire en 1981. Entre les années 80 et le début des années 2000, Daniel Cohn-Bendit défend l’idée d’une écologie politique prise en charge par les Etats. Franco-allemand et «Europhile», il est désormais En marche avec Emmanuel Macron.

Pour l’anecdote, le 28 juin 68, à Francfort-sur-le-Main, il reçoit un mot de soutien de la part d’une des plus grandes figures philosophiques du XXe siècle, Hannah Arendt : « Je suis convaincue que tes parents, surtout ton père, seraient fiers de toi s’ils étaient encore en vie », (notons que Finkielkraut épouse de nombreuses thèses de la philosophe).

 Le militant

Alain Krivine, la résolution de la révolution

Contrairement à Daniel Cohn-Bendit, Alain Krivine (27 ans en 68) n’a jamais renié ses idéaux révolutionnaires : il veut en finir avec le capital. Militant communiste depuis 1956, il fonde la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Trotskiste, il est exclu du Parti communiste français pour dénonciation du stalinisme étatique russe. En 1969 et en 1974, Alain Krivine se présente à l’élection présidentielle sous la bannière de la LCR. En 2002, il est l’une des chevilles ouvrières du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) de Olivier Besancenot. Alain Krivine s’est présenté aux élections avec le projet, non pas de réformer la société française, mais bien de transformer le monde. La perspective de l’instauration par une révolution d’un régime véritablement communiste n’a jamais disparu de son esprit. Une certaine critique sociale est encore mâtinée de cette tradition, non pas initiée, mais reconduite et perpétuée par Alain Krivine.

Le sociologue

Luc Boltanski, une sociologie politique

Luc Boltanski (28 ans en 68) est un sociologue dont les premiers travaux de recherche ont été dirigés par Pierre Bourdieu. En 68, il publie sa thèse de troisième cycle Prime éducation et morale de classe. Il considère la sociologie comme une autre manière de militer. En 1999, il publie avec Eve Chiapello Le nouvel esprit du capitalisme dans lequel il montre comment le capitalisme prend au sérieux les revendications de 68 et contribue à dégrader la société et le travail, notamment en inventant le management moderne (à ce propos, lire notre rubrique Société – Monde, « La disneylandisation du travail »). Luc Boltanski a contribué à mettre au jour les formes actuelles de domination. Son travail porte encore aujourd’hui sur une approche sociologique de la critique de la valeur et de la marchandise. Même en s’étant éloigné de Marx et de Bourdieu, Luc Boltanski a gardé en mémoire quelque chose de l’esprit de 68. Sorte de nominaliste refusant les abstractions et les oppositions binaires, la révolution, Luc Boltanski l’a faite en inventant une sociologie politique et militante.

L’intellectuel

Alain Finkielkraut, la réaction à mai 68

Au lycée Henri-IV, le futur «nouveau philosophe» prépare le concours d’entrée de l’ENS de la rue d’Ulm en 1967-1968. Etant donné la difficulté du concours, Alain Finkielkraut (19 ans en 68) n’a pas tellement battu le pavé. Après 68, il épouse un temps les idées du maoïsme et devient militant de l’Union des jeunesses marxistes-léninistes. Parmi ses objets de prédilection, la critique de l’évolution de l’école est certainement celui qui lui tient le plus à cœur. L’Education nationale n’a pas été sourde aux revendications de 68. Tout ouïe, dirait-il ! En voulant abolir la hiérarchie et en refusant l’ordre social, les slogans de mai ont contribué à déplacer les lignes à l’école. La différence est bannie, l’égalitarisme a gagné, tous les élèves se valent. Le maître n’est plus dans une position de surplomb qui fait autorité. Le maître, la culture et la langue étaient au centre de l’enceinte scolaire. Depuis 68, les réformes de l’Education nationale n’ont eu de cesse de décentrer l’enseignant pour mettre l’élève au cœur du dispositif scolaire. Si Luc Boltanski analyse les reprises des idées de mai par le capitalisme, Alain Finkielkraut pense et regrette les reprises par l’Education nationale de ces mêmes idées.

Joseph Capet

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