Théorie du complot et crise d’autorité du discours

Vaut-il mieux se taire ou parler quitte à ne jamais convaincre ?
Vaut-il mieux se taire ou parler quitte à ne jamais convaincre ?

Maison de verre opaque

La communication transparente vise à produire l’adhésion et à gagner en légitimité. Mission qui ne semble plus remplie aujourd’hui à l’heure des fake news, des contre-discours et des théories du complot. Comment expliquer cette crise d’autorité du discours des entreprises et des organisations ?

«De toute façon, tous des menteurs », cette parole, réservée au périmètre de zinc des bars est aujourd’hui presque sur toutes les lèvres. Une enquête de l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch, publiée le 7 janvier 2018, révèle que huit Français sur dix croient aux théories du complot. Qu’importe les raisons, tant qu’il y a la transparence ?

Ladite transparence est un élément de langage et un mode de discours mis en circulation après la Seconde Guerre mondiale. L’opinion publique demande des comptes aux entreprises et aux institutions politiques quant à leur rôle dans les conflits. « Le monde économique et les entreprises sont observés. C’est pourquoi aujourd’hui la communication transparente est un mot-clé », soutient Andrea Catellani, professeur de communication à l’Université catholique de Louvain. Les organisations sont désormais soumises à une sorte de procès continuel. Toutefois, la transparence ne consiste certainement pas à tout dire…

Une obscure transparence

« C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale et même à partir des années 1960/1970 qu’émerge la communication publique en tant que mouvement de professionnalisation de la communication des institutions publiques. Un nouveau secteur d’activité apparaît au sein de l’Etat dans lequel il s’agit de produire en permanence une communication qui porte sur le fonctionnement des institutions », explique Claire Oger, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Est Créteil. Andrea Catellani, auteur de Les relations publiques (Dunod, 2015), définit ainsi les organisations : «Un ensemble de personnes qui, avant tout, communiquent. La communication est au cœur des projets, que ceux-ci soient d’ordre marchand, associatif ou relèvent du service public. On s’organise en communiquant. » Aussi, la transparence permet-elle d’orchestrer la communication des institutions comme celle des entreprises. Les acteurs doivent se justifier pour trouver de la légitimité en se rendant notamment conformes aux attentes de la société. Les entreprises et l’Etat se font dès lors communicants. « Le paradoxe de la transparence repose sur le fait qu’en aucun cas il ne s’agit de tout dire. Cette transparence en trompe-l’œil naît de la rupture avec la logique du secret et des arcana imperii », explique Claire Oger, membre du Céditec CNRS (Centre d’étude des discours, images, textes, écrits, communication). Contre le secret et l’arbitraire, la valorisation des formes démocratiques du pouvoir a fait naître l’idée d’une communication transparente. « Des associations comme Regards citoyens, le dispositif Nos députés, scrutent le fonctionnement des institutions et demandent un droit de regard sur les procédures des prises de décisions », précise Claire Oger. Le citoyen veut comprendre le fonctionnement des institutions, tandis que le salarié veut être un spectateur averti, quand il n’est pas acteur, des décisions que prend l’entreprise. « Avec la transparence, l’entreprise est comparée à une “maison de verre” qui montre ses entrailles, pour reprendre le nom de la première association professionnelle française des relations publiques fondée en 1950 », métaphorise Andrea Catellani.

Les contours de la transparence

Afin d’approfondir la démocratie, les associations et les regards des militants réclament une transparence toujours plus accrue. On demande comment sont utilisés les fonds spéciaux ou la réserve parlementaire. Cependant, « certaines activités de l’Etat sont abritées par un voile d’opacité juridiquement établi et résumé par exemple par le Conseil d’Etat dans son rapport public “La transparence et le secret” de 1995 », rappelle Claire Oger. Le secret d’Etat, les délibérations du Conseil des ministres ou encore les activités des diplomates ne peuvent être rendus publics. Malgré l’exigence de transparence, il faut veiller au bon fonctionnement de l’Etat comme à celui de l’entreprise. « L’exigence de l’opinion et les pressions des associations pour tout savoir sont mises en balance avec d’autres exigences de l’ordre de la privacy protection », assure Andrea Catellani. L’entreprise ne peut pas exposer au grand jour toutes ses entrailles. Elle dispose d’un droit de réserve. Les organisations ont à rendre compte de ce qu’elles font, notamment en ce qui regarde les communs, le respect du droit, de certaines valeurs, l’intérêt des différents acteurs. « La transparence ne peut pas être l’unique valeur en jeu : elle est encadrée car elle est soumise à des normes juridiques autant qu’à un devoir d’adéquation avec des normes éthiques. Il est important de penser la transparence à l’intérieur d’un contexte », signale Andrea Catellani, membre de la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

La communication transparente et le soupçon

La communication publique s’appuie sur le discours d’autorité des élites. En théorie, l’impératif de transparence favorise la légitimité du discours puisque tout semble dit. Or, le faux-semblant de transparence mêlé à la langue de bois alimentent parfois le soupçon. Pour s’adresser à tous les citoyens et afin d’être relayé par eux, le discours gomme les particularités, les clivages et les dissensus. Le propos doit-il être acceptable par tous. « Le jargon technocratique et la prétendue technicité du propos peuvent masquer les désaccords politiques. Le discours dans ce cas apparaît comme ouaté et inconsistant, mais “assumable” par tout le monde », ajoute Claire Oger, membre du comité éditorial de la revue Mots. Les langages du politique. Ce discours neutralisé et artificiel fait naître la défiance dans l’esprit du citoyen. L’inconsistance du propos est comprise comme l’effet de l’inaction politique. Et Claire Oger d’avoir cette formule : « Lorsqu’on parle de “langue de bois”, on évoque le fait que la communication publique tend à produire un discours acceptable par tout le monde, mais dans lequel personne ne se reconnaît à titre personnel. » Le soupçon émerge alors qui attaque en profondeur la légitimité même du système démocratique. Des questions comme « la politique peut-elle faire quelque chose ? » ou « que nous cache-t-on encore ? » sont autant d’attaques qui sapent le discours politique dans ses fondements. La communication transparente, alors même qu’elle consiste à légitimer le fonctionnement des organisations, finit parfois par produire l’effet inverse de l’effet escompté, à savoir la défiance et le soupçon.

Joseph Capet

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