Mondial 2022, au Qatar, une lente évolution du droit du travail…

Le Qatar s’apprête à accueillir l’événement sans doute le plus attendu de la planète, la Coupe du monde de football 2022. Pour ce faire, voilà des années que le pays du Golfe soigne sa préparation, avec au premier chef la construction des stades. En visite récente au Qatar, le président de la FIFA, Gianni Infantino, s’est dit « impressionné » quant à l’avancée des préparatifs, admiratif notamment de l’enceinte du stade Al Bayt, où se déroulera la cérémonie d’ouverture. Derrière, des travailleur·euses à bout de souffle. Des employé·es exploité·es. La faute au système de kafala, qui serait – en théorie – aboli. Analyse avec May Romanos, chercheuse chez Amnesty International.

Une folie des grandeurs payée au prix fort ? L’attribution du Mondial 2022 au Qatar a mis en lumière les carences du droit du travail dans ce petit pays de moins de trois millions d’habitant·es. Et a révélé le système de kafala : un parrainage marqué par un lien de subordination entre les travailleur·euses étranger·ères présent·es au Qatar et leur employeur. La kafala empêche notamment  ces travailleur·euses de pouvoir quitter le territoire sans la permission de leur employeur, ou de changer d’emploi. Mobilité inexistante donc. Au fil des années, le droit du travail a évolué et le système de kafala serait aujourd’hui relégué au passé. Encore trop tôt pour le confirmer.

Ni plus ni moins que de l’exploitation

Des conditions de travail inhumaines. À en croire les multiples rapports publiés par Amnesty International, nombre d’ouvrier·ères ont souffert de la construction des stades. D’un point de vue économique d’abord : des retards de plusieurs mois de salaires ! Un phénomène déjà dénoncé en 2016 par l’ONG, certain·es travailleur·euses se retrouvaient victimes de sept mois de travail impayés (de la part de Mercury MENA, l’entreprise employeur). Aujourd’hui, « une partie des salaires a été réglée, mais de nombreux·euses travailleur·euses ont encore des cotisations impayées. D’autant plus que la covid-19 pourrait aggraver à nouveau les délais de règlement pour les travailleur·euses migrant·es, « les premier·ères à payer le prix de la pandémie », explique May Romanos, chercheuse chez Amnesty. Sans oublier les heures excessives de labeur ou les logements insalubres dans lesquels ils·elles se retrouvent hébergé·es. Des ouvrier·ères ont péri pour organiser la Coupe du monde. 

En dehors des « 20 000 ouvrier·ères qui construisent les stades, ce ne sont pas moins d’1,9 millions de travailleur·euses migrant·es qui pâtissent de la faiblesse du droit du travail dans le pays, bien que des progrès ont été relevés », souligne May Romanos. Sans oublier les employées domestiques, qui ont fait l’objet du dernier rapport sorti en octobre par Amnesty International. On pouvait y lire des témoignages glaçants d’employées non plus considérées comme des êtres humains, mais comme des biens. Entre autres : « Je suis allée me coucher à 1 heure du matin et à 3 heures, la fille de la famille, âgée de 17 ans, m’a réveillée pour que je sorte lui acheter une cannette de Red Bull. Puis, à 5h30, j’ai commencé ma journée habituelle de travail, lavant la voiture et me préparant pour conduire les enfants à l’école… À 22 heures, j’ai embouti la voiture dans un mur », se livre une employée interrogée par l’ONG. À côté de cela, s’ajoutent les violences verbales, physiques, voire sexuelles. Par peur des représailles après une éventuelle plainte au service de police, elles finiront par se taire. 

Une évolution en trompe l’œil, mais des motifs d’espoir

Le Qatar s’est engagé à faire évoluer son droit du travail. Ainsi, « l’abolition de la kafala a démarré petit à petit en 2017. Puis, l’année passée, la permission requise via l’employeur pour autoriser les travailleur·euses migrant·es à quitter le pays serait partie en fumée. Idem en 2020, où le droit du travail a rendu obsolète l’impossibilité pour les travailleur·euses de changer de job sans le consentement de leur employeur », précise notre spécialiste du Moyen-Orient. Une abolition qui reste théorique. Dans les faits, les habitudes ont du mal à disparaître, comme « la confiscation des passeports, une pratique encore répandue », ajoute-t-elle. 

Autre avancée significative : l’instauration d’un salaire minimum, qui prendra effet en mars 2021. « Un salaire d’environ 1 000 riyals qataris (soit 275 dollars) par mois si l’employeur fournit la nourriture et le logement. Sinon, il faudra compléter de 82 dollars pour la nourriture et 138 dollars pour le logement », chiffre la chercheuse. 

Fallait-il confier l’organisation du Mondial 2022 au Qatar ? Pour May Romanos : « La Coupe du monde constitue une occasion en or pour que le Qatar décide de changer son droit du travail », et ainsi mieux protéger les travailleur·euses migrant·es. La surexposition du pays aurait en quelque sorte permis d’accélérer les avancées. L’abolition théorique du système de kafala par exemple. Toutefois, bien silencieuses auront été les institutions lors de cette préparation polémique. Malgré quelques chartes de bonne conduite, formelles, promues par la FIFA… bien trop peu au vue de l’ampleur du chantier. 

Geoffrey Wetzel

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