La France dans le monde : 7e PIB, championne du pessimisme, et pourtant…

Cinquième avant-hier, sixième puissance mondiale hier, septième aujourd’hui, où demain ? La France aurait toutes les raisons de douter de son avenir. Pour dépasser un tel défaitisme, critiquer les classements basés sur l’unique hausse du PIB n’est pas suffisant. Encore faut-il faire valoir d’autres indicateurs et surtout une autre vision de la performance. Analyse.

Ils sont champions du monde du pessimisme, selon un sondage Ipsos réalisé fin 2018. Les Français ? D’indécrottables alarmistes. Des pétochards face à leur avenir. De vieux travers empreints de défaitisme qui ont la vie dure, au-delà de l’année d’« état de grâce » boostée par l’élection du président « jupitérien ». D’autant que l’hexagone en manque d’eau s’est retrouvé rétrogradé depuis 2018 à la 7e place du classement des pays par PIB, selon la Banque mondiale. La sixième place à laquelle nous nous rattachions telle une bouée du Titanic nous a été soufflée par… l’Inde ! Un recul d’un seul cran, certes, mais largement annonciateur de la suite. Et pour cause : en 2050, la France ne fera même plus partie du top 10 mondial, prédit une étude du cabinet PwC réalisée en 2017. Piètre consolation : cette dégringolade frappe aussi nos voisins allemand, britannique et italien ! « D’ici aux trente prochaines années, six des sept plus grandes économies au monde pourraient devenir des pays émergents », achève Pascal Ansart, associé de Strategy&, l’activité de conseil en stratégie de PwC. On l’aura compris, c’est le centre de gravité de l’économie mondiale qui devrait toujours plus « s’éloigner des pays matures, France entre autres, pour s’orienter vers les économies émergentes en Asie et ailleurs. Les pays de l’E7* pourraient peser près de 50 % du PIB mondial d’ici à 2050, tandis que la part des pays du G7 diminuerait à tout juste 20 % ».

Dynamisme démographique

Pour autant, n’en déplaise aux adeptes du « french bashing », de telles tendances ne confortent en rien l’hypothèse d’un inexorable « déclin français ». D’autant que la montée en puissance des émergents est d’abord incontestablement « soutenue par leur dynamique démographique », constate Vladislava Iovkova, senior manager Strategy& spécialiste en analyses économiques. « Un effet “taille” qui prévaut ainsi largement en Inde, avec son 1,324 milliard d’habitants, bien plus significativement que son PIB par habitant », analyse Hugues Poissonnier, économiste et maître de conférences à Grenoble École de Management. Car le pays de Narendra Modi, actuel Premier ministre indien, loin d’avoir atteint le niveau de richesse française ni même son niveau de vie, affiche un produit par habitant d’environ 7 174 dollars annuels, contre 43 551 dollars en France, selon le FMI ! Si le calcul du PIB délivre une image fidèle de l’activité économique d’un pays, « c’est loin de suffire pour évaluer sa véritable place dans le monde », estime Hugues Poissonnier, selon lequel « il ne faut pas se fier aux seuls classements basés sur l’unique et sacro-saint taux de croissance du PIB ». Plus précis, le PIB par habitant délivre une évaluation plus réaliste du niveau de vie (la France occupe d’ailleurs le 29e rang mondial en la matière, selon le FMI, juste entre le Royaume-Uni et le Japon). Tandis que l’Indice de développement humain (IDH) va plus loin encore, en prenant en compte, outre le PIB par habitant, l’espérance de vie et le degré d’éducation des jeunes. Là encore, la différence est de taille : l’hexagone se classe 36e sur 228, parmi les pays au développement humain « très élevé », quand l’Inde reste au 168e rang avec un développement « moyen », voire « faible ».

Bonheur intérieur brut

Oui, il faut relativiser la toute-puissance du PIB « pensé comme ultime mesure de la performance économique », martèle Hugues Poissonnier. Qui prône de se tourner « vers d’autres indicateurs comme le bonheur intérieur brut » ! Ce fameux indice du bien-être interpelle de plus en plus de pays tant l’enjeu est de taille : « Il faut décrypter au-delà de la croissance économique le contenu en emplois qu’elle génère », estime l’économiste. Des emplois stables ? Valorisants ? Valorisables ? Facteurs de confort et d’épanouissement ? Poissonnier : « Dans nombre de pays anglo-américains, certes moins frappés par le chômage que la France, la croissance est facteur d’emplois en nombre, mais sont-ils, pour la plupart, de qualité ? Pas forcément ! » L’impératif, dit-il, est d’aller vers « une croissance vraiment pérenne sans un tel tribut sur le plan social mais aussi environnemental. Au regard des limites écologiques qui se posent face au capitalisme à tout va. » Alors que la France, comme les autres pays occidentaux, ne peut raisonnablement plus vouloir espérer renouer avec les taux de croissance d’antan pour se démarquer, il lui reste à trouver sa place, en montrant, a contrario, une autre voie, vision politique, conception du monde au diapason des enjeux actuels, qui ne sont guère que monétaires. « Favoriser la “coopétition” responsable entre acteurs économiques, promouvoir une économie décarbonée…, les chantiers sont nombreux et la France, qui jouit d’un poids historique, culturel, politique, diplomatique indéniable a tout intérêt à s’en saisir, si elle veut, demain, conserver une place de choix dans le concert des nations. » Aucune raison de sombrer dans l’Eurasia 1984 d’Orwell…

Charles Cohen

* Chine, Inde, Brésil, Russie, Mexique, Indonésie et Turquie. Le BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine – augmenté.

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