Polémique : distinguer l’oeuvre de l’artiste

L’étoile s’est depuis quelque peu ternie...
L’étoile s’est depuis quelque peu ternie...

Au nom de l’artiste

A l’heure où il s’agirait de tout savoir sur la vie privée des artistes, ne sommes-nous pas en train de cesser de les idolâtrer ?

Pardonnerons-nous les penchants sexuels peu avouables de certains artistes pour redécouvrir leurs œuvres une fois leur traversée du Styx terminée ? Si la gravité du meurtre de Cantat fait exception, il interroge avec force notre rapport à l’artiste. Lors de manifestations «anti-Cantat», on pouvait lire sur les pancartes : « Ecouter, c’est cautionner. » Pourtant, est-ce qu’écouter du Bob Marley, c’est être Rastafarien, misogyne et polygame ? Est-ce qu’apprécier Voyage au bout de la nuit fait de nous des racistes et des antisémites ?…

La rédaction a donc voulu rentrer dans le débat par une nouvelle entrée. Celle de la distinction entre l’œuvre et l’artiste, celle des limites de l’idolâtrie et de la starification. Notre rapport à l’artiste change… Une certaine demande de transparence mâtinée de voyeurisme semble quelque peu changer la représentation que l’opinion se fait des artistes. On demande de plus en plus à l’artiste d’exhiber un certificat de moralité et de bonne conduite. Lui aussi se devrait d’être conforme à la morale ambiante. Cependant, faut-il nécessairement considérer le caractère moral de la vie privée de l’artiste pour apprécier son œuvre ?

L’œuvre par-delà l’artiste

« On peut contempler l’œuvre sans se soucier de la vie de l’artiste. D’ailleurs, cela s’est fait entre le Ve siècle avant J.-C. et la Renaissance car les artistes étaient anonymes et ne s’appelaient même pas artistes », rappelle Carole Talon-Hugon, professeur des universités en philosophie à l’Université Nice Sophia Antipolis, présidente de la Société française d’esthétique. En effet, c’est au début du XIVe siècle qu’on trouve chez Dante la première occurrence du mot «artiste». « Ce n’est qu’avec la Modernité que l’œuvre est attachée à une personne et la création liée à une individualité », ajoute Carole Talon-Hugon, membre senior de l’Institut Universitaire de France (IUF). La vie parisienne de Toulouse-Lautrec, les relations de Gauguin avec les fillettes aux îles Marquises, les rapports de Gide avec les jeunes garçons d’Algérie forgent la personnalité de l’artiste et transparaissent certainement dans l’œuvre. « En tant que personne, l’artiste ne bénéficie plus d’un statut d’extraterritorialité morale. » Avant la surexposition des artistes médiatisés, soit on ignorait la vie privée de l’artiste, soit son statut privilégié lui permettait des écarts de conduite qu’on réprimandait sans conteste s’ils étaient commis par un homme ordinaire. « Il reste quelque chose dans les consciences de l’aura romantique accordée à l’art et à l’artiste, même si toutefois on demande aujourd’hui des comptes à l’artiste. » Avec l’émergence de la visibilité et de la transparence, l’artiste n’échappe plus au jugement ni à la vindicte populaires.

La moralisation des œuvres

Dada, le futurisme, le surréalisme, l’actionnisme viennois ont érigé la transgression morale en valeur artistique. La valeur de l’art était différente et supérieure aux valeurs morales traditionnelles. On parle du caractère moral de l’œuvre et non de la morale privée de l’artiste. Pierre-Michel Menger, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire Sociologie du travail créateur, soutient que « l’artiste transgresse les limites. Relativement à la morale ambiante, il préfère être déviant plutôt que conforme. Souvent, l’artiste est l’incarnation radicale de l’individu imprévisible. Il recherche le coefficient de différenciation par rapport à nous tous ». Il apparaît possible de s’intéresser à la vie privée des artistes car elle nous renseigne sur ce que nous ne sommes pas. « Il est difficile de transposer sur l’œuvre les qualités morales de la personne, l’œuvre n’est pas contaminée moralement par l’immoralité de son auteur. L’œuvre d’un individu moral est-elle nécessairement une œuvre à soutenir ? », demande Carole Talon-Hugon, auteur de Morales de l’art (PUF, 2015). « Rien n’est moins sûr. »

Aujourd’hui, on connaît quasiment en temps réel les moindres incartades et les actes répréhensibles des artistes. Comment considérer les œuvres de Woody Allen ou de Roman Polanski, les performances de Kevin Spacey ? « Quand on parle d’artiste, il est nécessaire de faire des distinctions. Il existe une différence majeure entre l’auteur ou le créateur, d’une part, et l’interprète, le comédien ou le chanteur par exemple, d’autre part. La question de la visibilité se pose pour les interprètes puisque ceux-ci se donnent en spectacle », précise Nathalie Heinich, sociologue, directeur de recherche au CNRS, membre du Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL). De l’auteur, on ne connaît souvent que la partie de son travail qu’il veut bien rendre publique. En revanche, l’interprète se montre et peut devenir une véritable star. « Dans les arts du spectacle, la star est «une personnalité publique» telle que l’entend Edgar Morin. Les gens célèbres peuvent se servir de leur vie publique pour alimenter l’énergie créatrice autant qu’entretenir la fascination », ajoute Pierre-Michel Menger, qui a dirigé la Revue française de sociologie. Nous sommes nombreux à ignorer la vie des compositeurs de musique contemporaine comme Steve Reich ou Philip Glass. La fascination vouée à la personnalité publique semble problématique quand on sait les actes immoraux de certains artistes. « Bertrand Cantat est auteur autant qu’interprète. Sur scène, le chanteur se produit en personne. Or, le dispositif du concert rock produit une adoration de la personne, frisant l’adulation sans réserve », remarque Nathalie Heinich, auteur de De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique (Gallimard, 2012). Pour le chanteur-interprète, il est difficile de séparer l’artiste et l’œuvre au moment de la performance scénique. Les artistes ne semblent faire qu’un avec leur œuvre dans le cas des «arts d’exécution» comme la danse, le théâtre ou le chant. Mieux vaut cependant ne pas moraliser la relation personne-œuvre, ni réduire l’œuvre à l’artiste. Et Nathalie Heinich d’ajouter que « mettre en couverture le portrait de Bertrand Cantat relève d’une confusion dommageable entre l’œuvre et la personne ».

La vie et le travail de l’artiste

« Si on ne moralise pas, alors l’intérêt porté à la personne de l’artiste est encore une porte d’entrée possible dans l’art. La réaction esthète à la diffusion culturelle consiste souvent à produire une stigmatisation purement hiérarchique d’un rapport à la culture qui n’est pas celui du rapport classique, savant et légitime des gens qui disposent d’un patrimoine culturel », complète Nathalie Heinich. L’opposition entre une vision savante de l’œuvre et une vision populaire qui s’intéresse à la psychologie de l’artiste a pour soubassement une condamnation sociale et hiérarchique du rapport à l’art. Les médias rendent visible la vie de l’artiste, tandis que l’artiste décide parfois d’exposer son travail, même s’il ne rend pas public tout ce qu’il fait. Victor Hugo lègue une malle remplie de manuscrits à la Bibliothèque nationale. Picasso demande à Clouzot de le filmer en train de travailler. « Le système de travail de l’artiste est toujours aléatoire et imprévisible. En décidant de rendre public une partie du travail créateur, l’artiste cherche à donner à voir le mystère, à aider à percer «l’infracassable noyau de nuit» selon de mot d’André Breton », conclut Pierre-Michel Menger, auteur du Travail créateur. S’accomplir dans l’incertain (Seuil, 2014).

Joseph Capet

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