Pétroliers : du greenwashing à la révolution verte

Total, Shell, BP… Alors que de plus en plus de pétroliers s’investissent, bon gré, mal gré, dans les énergies renouvelables, un tel virage constitue-t-il un véritable tournant historique pour ces poids lourds au-delà de leurs discours marketing respectifs ? Réponses.

Un grand projet de parc éolien à une centaine de kilomètres des côtes anglaises d’un montant de 6,9 milliards d’euros. Un autre, près des côtes écossaises, tout aussi colossal, à la capacité de production de 1 140 mégawatts. En pleine mer du Nord, ces deux chantiers voisins d’éolien flottant ont un singulier point commun : ils suscitent le concours de majors du… pétrole ! Dans le premier cas, le groupe pétrolier norvégien Equinor, avec l’appui de SSE Renewables, filiale de la compagnie d’énergies britannique SSE. Et dans le deuxième, Total qui a signé avec cette même filiale un accord de participation de 51 % dans ce nouveau projet baptisé Seagreen 1. Deux exemples qui illustrent à merveille le virage qu’entendent adopter de plus en plus de pétroliers vers les énergies renouvelables pour faire face aux valorisations exponentielles de ces autres leaders pionniers du solaire et de l’éolien. À l’instar de l’italien Enel, l’espagnol Iberdrola ou encore l’opérateur danois, Orsted. Producteur historique et exclusif d’énergie fossile, le scandinave s’est reconverti à l’électricité verte, quitte à abandonner progressivement depuis 2018 le pétrole. Objectif : un investissement supplémentaire de 26 milliards d’euros d’ici à 2025 dans les énergies renouvelables. On l’aura compris, la montée en puissance de ces champions nationaux de l’électricité qui ont su parier les premiers, il y a presque vingt ans déjà, sur l’essor des énergies renouvelables (ENR), pousse aujourd’hui les pétroliers à se diversifier. « Une manière aussi pour eux de répondre aux critiques des défenseurs de l’environnement dans un contexte sociétal et politique toujours plus sensible aux impératifs écologiques », note Edina Ifticene, Oceans & Oil Campaigner chez Greenpeace France.

Bousculer son cœur de métier

En atteste ainsi le choix symbolique du fonds souverain norvégien, via sa tutelle, le ministère des Finances, d’une exclusion progressive des pétroliers de son portefeuille, dans une nation qui s’est pourtant bâtie autour d’une telle énergie fossile. Même si les acteurs du secteur à investir dans les ENR restent pour l’heure épargnés… Comme le pétrolier Shell qui chercherait, lui aussi, à bousculer son cœur de métier, jusqu’à vouloir s’imposer comme le plus grand électricien de la planète d’ici à 2030, grâce à une diversification dans les énergies propres, ainsi que le gaz. Même credo pour Total, qui investit, comme Shell, quelques milliards d’euros par an dans l’électricité et les ENR. L’acteur français prévoit même de compter parmi les cinq premiers producteurs mondiaux d’énergies renouvelables en visant 25 gigawatts de capacités de production d’électricité verte à l’horizon 2025. Son créneau ? Jouer à fond l’intégration verticale en multipliant les acquisitions tous azimuts dans les ENR et le gaz naturel : après celles de Lampiris ou de Direct Energie, l’achat d’un projet de fermes solaires d’une capacité de 3,3 GW au développeur espagnol Ignis. Ou encore, cette année, l’acquisition de 2,2 GW de projets de panneaux solaires et 600 MW de projets de stockage par batterie pour une mise en service au Texas dès 2023. Autant d’initiatives qui laissent toutefois sceptiques nombre d’ONG à l’égard de la véritable transition énergétique de ces cadors du pétrole. « Au-delà des actions qu’ils peuvent mener çà et là en la matière, force est de constater que nombre d’entre eux continuent à largement doper, en parallèle, leur production d’hydrocarbures », constate Edina Ifticene, en évoquant le cas de Total, « dont les énergies fossiles représentent 99,7 % de son mix énergétique !* ». Selon l’experte, le groupe français a même prévu « d’augmenter de 50 % sa production de pétrole et de gaz entre 2015 et 2030 – elle représentera encore 80 % de ses investissements en 2050 ».

Fuites de méthane

Il faut dire que l’or noir s’avère pour l’heure bien plus rentable que l’énergie verte : des coûts de production des fermes éoliennes proches de 200 euros le mégawattheure contre 40 à 120 euros pour l’électricité produite via le charbon ou le gaz. Difficile dans ces conditions de maintenir une croissance à deux chiffres en se débarrassant des énergies fossiles ! « Voilà pourquoi un groupe comme Total n’hésite pas à assimiler le gaz à une énergie bas carbone sous prétexte qu’il en émet moins que le pétrole. Pourtant, il reste une énergie fossile génératrice de CO2 à l’origine de fuites de méthane, autre gaz à effet de serre », analyse Edina Ifticene. D’après Greenpeace, la gageure pour les pétroliers « est donc de présenter un vrai plan de transition énergétique daté et chiffré de manière à être conforme aux limites fixées par l’Accord de Paris, ce qui n’est pas le cas pour Total, par exemple, dont les objectifs ne sont guère suffisants en la matière ». Projet gazier géant au Mozambique, chantier pétrolier en Ouganda… « Si Total vise, en effet, la neutralité carbone d’ici à 2050, ce n’est donc qu’en Europe, pour être conforme à la législation en vigueur, et pas dans le reste du monde », conclut Edina Ifticene. Un rappel : « BP reste in fine l’un des seuls pétroliers à adopter, à ce stade, une réelle démarche de réduction de sa production de pétrole. De l’ordre de 40 % d’ici à 2030… » Sans doute un modèle à suivre.

Charles Cohen

* D’après Greenpeace, Total a produit, en 2020, 447 unités d’énergies fossiles pour 1 d’énergies renouvelables.

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