La culture passera par le numérique 

En France et dans le monde, elle se réinvente

L’alimentaire contre le culturel. L’essentiel contre le divertissement. Cinémas, théâtres, spectacles, musées restent les maudits de l’épidémie. En acteur engagé du monde du spectacle, le journaliste et producteur Mathieu Wilhelm tente un état des lieux. La culture a déjà changé de forme(s).

Avec près de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires avant l’épisode de pandémie, 80 000 entreprises et 640 000 personnes occupant un emploi dans le domaine, la culture, en France, a pourtant subi de plein fouet le courroux du corona… Mais plus largement, à l’échelle européenne, elle accuse le coup de façon plus impressionnante encore. EY publie une étude qui dresse un constat accablant, mais évidemment prévisible : 31 % de pertes.

Ce « service non essentiel » est condamné à des déboires économiques majeurs. Cette « grosse machine » représente 4,4% de l’ensemble du PIB européen, 7,6 millions d’emplois et un chiffre d’affaires estimé à 643 milliards d’euros. « Puissant levier d’exploitation et de rayonnement », peut-on lire dans le rapport, il porte le chiffre des exportations culturelles à plus de 28 milliards d’euros en 2017. Dans le détail, ce sont évidemment le spectacle vivant et la musique qui sont les plus touchés avec respectivement -90 et -76 % de pertes sèches. Tout ça bien sûr uniquement pour 2020. Jean-Noël Tronc, président du Gesac (Groupement européen des sociétés d’auteurs et compositeurs) et commanditaire de l’analyse d’EY, redoute une « annus horribilis bis », et les prévisions ne font que lui donner raison. Mais alors que faire ? Nouveau mot à la mode, et employé à tire-larigot pour excuser ou faire passer la pilule : « résilience » !

Sourde oreille et/ou bouche cousue

Ah, il ne fait pas bon être aux responsabilités… Madame la ministre Roselyne Bachelot ne les entend-elle pas, ou ne peut-elle simplement rien dire ni rien faire ? Certains penseront que la louve capitoline cessera de nourrir ceux qui construiront la cité, d’autres verront que sa denrée est épuisée. Alors on s’adapte. Et l’engouement pour un secteur en crise amène forcément celui qui en est privé à vouloir le consommer d’une façon détournée. Ainsi 85 % des internautes ont avalé de la culture de façon dématérialisée : réseaux, e-books, visites guidées de musées, vidéos à la demande ! Entre le 22 et le 30 juin 2020, 1,1 million de billets de cinéma ont été vendus en une semaine. 41 % des 18-24 ans déclarent que le cinéma et le théâtre leur manquent. Mais il va falloir attendre… Une reprise en septembre 2021 ? C’est ce que bon nombre d’acteurs du milieu laissent à penser. Une prudence non dénuée de sens, mais surtout car elle atténue les risques ! À force de tricoter, détricoter et re-tricoter, les productions de spectacles ont commencé à instiller des mesures de distanciation entre leurs envies et leurs tristes réalités. Car le danger aujourd’hui est bien là : c’est l’organisation qui est la plus coûteuse…

Changement de codes

Les pratiques amateurs des arts sous toutes leurs formes, musique, danse, dessin, peinture, montage vidéo ou audio sont en hausse de cinq ou six points en 2020. Donnée intéressante, le profil de ceux qui s’y sont adonnés : les jeunes, les ouvriers, ainsi que les non diplômés. Le point positif est sûrement là. Et en analogie, celui qui n’avait pas les moyens de se payer une place de théâtre ou d’opéra aura pu profiter, sur son néanmoins petit écran d’ordinateur, de spectacles qui ne lui auraient jamais été proposés habituellement à des tarifs aussi bas. Oui, mais attention, si l’avènement du streaming a bien failli coûter leurs places aux ouvreuses des grands théâtres, la profession a vite délaissé le procédé en attendant sagement le retour de la sonnerie de début de spectacle.

Il est aujourd’hui bien compliqué de trouver un programme de spectacle vivant à voir en direct affalé sur son canapé. Non, un humoriste ne joue pas face à une caméra sans les rires de son public ! Du reste, le coût de l’investissement en matériel de diffusion a empêché les petites structures, devenues les chairs à canon du système, de mettre en place leurs propres productions. Au-delà même des faillites financières, une autre se cache au fond des vieux théâtres qui peinaient déjà à se maintenir avant la crise : le syndrome du directeur qui n’en peut plus, au bout du rouleau, lessivé par l’abandon, démoralisé par sa salle vide. Et quand lui-même ne réussit plus à donner un potentiel espoir au public, comment pourrions-nous voir le bout du tunnel sans penser au pire…

Le rebond c’est maintenant !

Note positive malgré tout, et face aux frilosités des plus classiques : oui, la culture innove (pour ceux qui peuvent) ! Et c’est ce que montre dans sa conclusion l’étude si bien nommée Rebuilding Europe fournie par EY. Même si ça ne plaira pas à tous, le basculement dans le numérique signe l’avenir. Il va falloir faire avec, ou ne pas faire du tout. C’est la clé ! Et les institutions les plus prestigieuses s’y attellent. L’Opéra national de Paris et son projet Opéra chez soi annoncent la couleur. La Bibliothèque nationale de France pense à offrir tous les livres et documents tombés dans le domaine public en ligne. La musique en streaming se développe et les plates-formes telles que Spotify, Deezer ou Apple Music seront promues et encouragées. Le Pass Culture va être repensé en une arme de découverte massive. La culture dans les quartiers, à l’hôpital, en maisons de retraite et en prison va faire l’objet d’une campagne survoltée. « La culture, ce qui fait de l’homme autre chose qu’un accident de la nature », nous disait Malraux. Cette nature « virale » qui s’acharne face à une espèce qui compte bien ne pas se laisser faire, tant mieux !

Mathieu Wilhelm

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