La France, 3e rang des surfaces bio

Le bio n’est plus l’affaire d’une poignée d’illuminés écolos. Son modèle séduit massivement un public conscient que l’alimentation relève de la santé publique menacée par une alimentation industrialisée. Le marché du bio français pèse aujourd’hui près de 10 milliards d’euros, la nouvelle génération est celle du passage à l’acte et le gouvernement a lancé un ambitieux plan pour 2022.

Plus de 60 ans après ses premiers balbutiements, l’agriculture biologique et ses produits supposés plus responsables conquièrent toujours plus d’adeptes. Les chiffres ne trompent pas, 2018 fut une nouvelle année record. D’après l’Agence Bio, agence nationale qui œuvre pour le développement du bio, la surface agricole où poussent des végétaux sans chimie (ou presque) représente 7,5 % de la surface agricole française. Dix pourcent des agriculteurs travaillent désormais en bio. Ils étaient 10 000 à la fin des années 1980, ils sont aujourd’hui plus de 88 400. Malgré cette dynamique actuelle, le bio a longtemps peiné à se faire une place au soleil, comme l’exprime le docteur Jacques Vivian Bas, fondateur en son temps de l’Association française pour la recherche d’une alimentation normale (Afran, tout un slogan !), lors d’un passage à l’ORTF en mars 1960 : « Nous avons été considérés comme des utopistes, des fous, des médecins d’estrade. Maintenant, huit ans après, nous constatons que dans l’industrie alimentaire comme dans l’agriculture, la notion de qualité biologique est évidente et nécessaire. »

Qu’est l’agriculture biologique ? Une définition formule qu’il s’agit d’une façon de cultiver respectueuse de la biodiversité, valorisant le lien social, les circuits courts et une juste rémunération pour l’agriculteur. Beaucoup de choses. « Il s’agit de revenir à une agriculture raisonnée, respectueuse des cycles naturels et de l’environnement, c’est peut-être ça la meilleure définition. Mais il ne faut pas associer l’agriculture biologique à un quelconque retour en arrière », explique Florent Guhl, directeur de l’Agence Bio. Une agriculture dont il importe de mesurer les enjeux et les impacts pour mieux comprendre sa « révolution ».

Reconnaissance d’un modèle

Quand Jacques Vivian Bas estime en 1960 que l’agriculture biologique devient nécessaire, le lancement de la PAC (Politique agricole commune de la CEE) en 1962 donne un tout autre ton. Place au productivisme. La PAC fera de la France un leader agricole européen. Pas de place au bio, affaire alors de quelques centaines de producteurs militants. C’est avec l’apparition du label AB (Agriculture Biologique) en 1985 que tout change. Entre-temps, la loi d’orientation agricole de 1980 montre déjà la volonté du ministère de l’Agriculture de s’engager dans cette voie. La labellisation est cruciale. Les pouvoirs publics vont désormais distinguer le bio de ce qui ne l’est pas, une nécessité pour le consommateur et pour le décollage de la filière. Ce qu’explique l’Agence Bio dans un de ses rapports : « L’agriculture biologique a enfin été définie et reconnue dans toute l’Europe, les échanges ont été facilités et les consommateurs rassurés par l’harmonisation de l’étiquetage. » Fondés sur l’interdiction de l’utilisation de produits de synthèse, les critères du label AB sont soumis depuis 2009 au label bio européen. Lequel a vocation à se substituer au label français. Beaucoup y voient un nivellement par le bas, ce que réfute le directeur de l’Agence Bio : « C’est un label de qualité exigeant, on a aligné le label européen sur les labels historiques comme le label AB, la grande distribution n’a pas d’intérêt à accepter un modèle bio tiré vers le bas, elle a besoin de produits différenciés. Les cahiers des charges sont de plus en plus exigeants au plan européen. »

Reste que, selon les dernières études, le seuil de connaissance du logo AB (97 %), avec ses deux lettres surmontées d’un feuillage, est bien supérieur à celui du méconnu Eurofeuille, son équivalent européen (59 %) dont les douze étoiles dessinent justement une feuille ! Il est vrai que le logo AB est plus ancien que son alter ego européen.
Toujours est-il qu’au gré des certifications institutionnelles et des consciences individuelles, le bio apparaît comme le moyen de conjuguer exigence personnelle de mieux-être et dimension collective de sauvegarde de la planète. Plus qu’une mode, consommer bio est devenu une vraie tendance de fond. Parmi les raisons qui poussent à s’alimenter en biologique, les études distinguent la santé (69 %), la qualité et le goût (58 %), la sauvegarde de l’environnement (56 %), la défense des animaux (28 %) et enfin la disponibilité des produits (28 %). La dynamique est positive, chaque nouvelle génération est plus sensible au bio et à ses enjeux que la précédente. Les 18-24 ans d’aujourd’hui tendent à prendre conscience de la nécessité de produire autrement et 27 % expriment l’intention de consommer plus bio dans les six prochains mois. Un essor de la filière bio qui a pour corollaire l’instauration d’un marché toujours plus attractif. Au 31 décembre 2017, on comptait 53 940 entreprises engagées dans le bio, soit 14,5 % de plus par rapport à l’année précédente.

Un marché en plein boom

Qui dit développement d’un marché dit multiplication des acteurs et disponibilité accrue. Si le bio s’achète encore au marché (31 %), chez l’artisan (26 %) ou en magasin spécialisé (31 %), les grandes surfaces ont fini par rafler la mise (81 %). Avant leur distribution, 69 % des produits bio consommés en France sont produits sur le territoire. Il reste encore une marge d’évolution selon Florent Guhl : « La moitié des importations relèvent de produits qu’on ne sait pas cultiver sous nos latitudes, l’autre moitié correspond à l’importation de fruits frais hors saison. » Il reste à éduquer l’acheteur à la saisonnalité des denrées. À l’échelle de l’UE, le marché de l’achat de produits bio s’élève à 37 milliards d’euros en 2017, dont plus de la moitié en France et en Allemagne. Une croissance de 11,3 % par rapport à 2016.

Parmi les intermédiaires, les entreprises de transformation et de distribution de produits bio ont crû de 49 % entre 2012 et 2017, 16 % de plus pour la seule année 2016. Dans le même temps, le marché du bio a généré la création de près de 50 000 postes, pour atteindre 134 500 emplois directs en 2017. Sur la période, l’emploi dans le secteur bio enregistre une hausse moyenne de 9,5 %. Le bio ne pique pas sa crise. Les exploitations agricoles représentent maintenant 12,5 % de l’emploi agricole, 9,5 % des exploitations et 7,5 % de la surface agricole française.

Une nouvelle génération d’agriculteurs attachés au label émerge. Ils/elles n’ont jamais été aussi nombreux à se convertir au modèle, 6 200 en 2018. Le marché grandit et séduit, même si 3 % (seulement) des exploitations engagées en bio en 2017 ont abandonné cette voie en 2018. Après une croissance de 15 % en 2018, ce marché revendique 9,7 milliards d’euros de CA, soit 5 % des achats alimentaires des Français. Point négatif relevé dans l’abondance des chiffres de l’Agence Bio : la part de consommateurs quotidiens perd 4 points, de 16 % en 2017 à 12 % des interrogés en 2018. Pas d’inquiétude, la demande ne cesse de croître. Le réseau coopératif Biocoop qui ouvre 70 nouveaux magasins par an montre bien l’élan. Le cap symbolique des deux millions d’hectares cultivés en bio a été franchi en 2018.

Pour continuer à avancer, il faut organiser et structurer des filières bio complètes, de l’agriculteur au consommateur en passant par les transformateurs et les distributeurs.
Il faut que l’État finance ces filières qui ne peuvent pas encore être portées par le marché,
la machine est lancée et ce n’est que le début

Le bio aujourd’hui, le bio demain

Donc, l’agriculture biologique semble bel et bien le futur de l’alimentation. Bien qu’il ne soit pas indemne de tout abus, le bio prouve son caractère durable puisqu’il utilise moins de ressources que le non-bio pour créer une même quantité de nourriture, en préservant nos capacités de production futures.

La France semble avoir pris la mesure de l’enjeu. En 2013, seul 1 % des grandes cultures françaises étaient bio, contre 4,3 % aujourd’hui, ce qui place la France à la troisième place européenne des surfaces cultivées en bio, derrière l’Espagne et l’Italie. Le secteur connaît une forte croissance depuis le début des années 2000, relayée notamment par le Grenelle de l’environnement initié par Nicolas Sarkozy en 2007. Le gouvernement actuel entend prolonger cet élan, via son programme Ambition Bio 2022, présenté en juin 2018 par Stéphane Travert (alors ministre de l’Agriculture, depuis remplacé par Didier Guillaume). Doté d’1,1 milliard d’euros, le programme s’articule en sept axes financés via trois leviers : le renforcement des moyens consacrés aux aides à la conversion (200 millions d’euros de crédits d’État, 630 millions du Feader – Fonds européen agricole pour le développement rural – et 50 millions par an via la redevance pour pollutions diffuses à partir de 2020), le doublement du fonds de structuration Avenir Bio, géré par l’Agence Bio, de 4 à 8 millions par an, et enfin la revalorisation du crédit d’impôt bio de 2 500 à 3 500 euros jusqu’en 2020. Pour la période précédente (2013-2017), les fonds alloués s’élevaient à 700 millions d’euros, soit une augmentation de 62 %. Objectif principal du plan : atteindre 15 % de surface agricole utile en agriculture bio ou en cours de conversion d’ici à 2022 (7,5 % aujourd’hui). Un défi qui passera, selon le directeur de l’Agence Bio, par l’amélioration de toute la chaine de production : « Pour continuer à avancer, il faut organiser et structurer des filières bio complètes, de l’agriculteur au consommateur en passant par les transformateurs et les distributeurs. Il faut que l’État finance ces filières qui ne peuvent pas encore être portées par le marché, la machine est lancée et ce n’est que le début. »

Au vu de l’attitude de nos compatriotes, oui, l’agriculture biologique, sans doute confrontée aux dérèglements climatiques des années à venir, devrait devenir l’étalon d’une alimentation redevenue « normale ». 85 % des Français estiment important de développer l’agriculture bio, et parce qu’elle bénéficie à l’environnement (91 %) et qu’elle est meilleure pour la santé (89 %), tandis que 88 % déclarent avoir consommé des produits bio en 2018.

Adam Belghiti Alaoui

Au Sommaire du dossier 

1. La France, 3e rang des surfaces bio

2. Territoires bio : qui produit ? Qui consomme ?

3. Le biologique, nouvelle logique industrielle

4. Circuits courts et court-circuits

 

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