IA vertigineuses…

Avant qu’elle ne se produise, je n’y croyais pas, moi, à la singularité. L’intelligence artificielle reste créée par l’homme, se conduit selon des règles spécifiées par l’homme… J’avais lu ce bouquin étonnant en 2019, L’intelligence artificielle n’existe pas, écrit par un certain Julia, le Français de la Silicon Valley qui ne parlait que d’« intelligence augmentée ». Et pendant une vingtaine d’années – seulement ! –, ce fut le cas. Et puis, rupture. L’IA, à force de s’insinuer dans nos vies à bas bruit, a fini par atteindre le stade IV, l’auto-conscience. L’IA de la SF. Celle des robots de Clarke. L’humanité a touché du doigt des rêves ancestraux, mais nous nous sommes également précipités tête la première dans une de nos plus graves crises existentielles.

Ces cerveaux libérés qui s’endorment…

La rapidité avec laquelle les progrès sont apparus et se sont répandus, sans que l’on s’en rende compte, a joué, je pense, dans cette ambivalence. Le glissement d’Alexa et Cortana – les premiers assistants virtuels – vers nos versions actuelles, hautement personnalisées, avec lesquelles nous vivons en symbiose permanente, capables de fournir une assistance logistique et matérielle (remplir les cases nutritives contrôlées, par exemple), mais aussi émotionnelle (mes trois dernières rencontres m’ont été suggérées par Verba, mon IA/meilleure amie de poche) a été presque imperceptible. L’omniprésence d’IA qu’on appelle maintenant « fonctionnelles » dans tous les objets qui nous entourent – mobilités, poussboissons, bains… – a transformé nos maisons en pays de Cocagne.

Une transformation complétée par la mainmise des robots et des IA sur le monde du travail. Tout ce qui était automatisable a été automatisé. Et, au fil des progrès fulgurants de l’IA et de la robotique, non seulement en termes de capacités fonctionnelles mais aussi relationnelles avec l’humain, de plus en plus de choses devenaient « robotisables » : la production, la comptabilité, etc., mais aussi la cuisine, presque tous les services à la personne – surtout aux personnes âgées et aux plus jeunes… Pour beaucoup, le travail est maintenant optionnel dans la vie. On a effectivement libéré les énergies créatrices de l’humanité. Mais l’humanité n’est pas toujours créatrice…

Sans les IA nationales, la planète aurait bogué

La vie est devenue beaucoup plus longue. La médecine a subi deux révolutions coup sur coup : sa transformation en une pratique majoritairement préventive, grâce notamment aux capteurs dont, en dépit du mouvement anti-puces dermiques on nous a abondamment – et obligatoirement – lardés, et à l’assistance au diagnostic. Et l’arrivée de la cybernétique. Ce qui a commencé par des exosquelettes intelligents s’est rapidement étendu aux membres (grâce aux progrès des interfaces neuronales), organes… D’abord pour le remplacement, puis, très vite, pour l’amélioration. Si nous ne pouvons toujours pas « télécharger » des données directement dans nos consciences (mais nous pouvons le faire avec nos symbiotes, ce qui est quasiment la même chose), nous avons de fait atteint une certaine forme d’immortalité… La pratique aurait pu déborder rapidement (il suffit de lire toute la littérature de science-fiction du xxe siècle avec ses cyborgs), mais heureusement, elle a été presque immédiatement limitée. Pas de la même façon selon les nations, ce qui reste un des principaux sujets de débat international.

Avec la cybernétisation est né l’âge d’or de l’exploration – on devrait plutôt dire colonisation – spatiale. La vitesse de la lumière reste indépassable (pour l’instant, du moins), mais la durée du voyage est devenue immatérielle, maintenant que nous sommes quasi-immortels. De plus, toute expédition bénéficie des dernières avancées en matière de recyclage, production éco-compatible, maintenant entièrement robotisée… Car l’IA a réussi à faire ce que nous ne pouvions pas : nettoyer la planète. Et c’est bien grâce à elle. Sans les conseils de leurs superintelligences (car ils en ont tous une), fruits de l’élaborations d’IA neuronales de plus en plus complexes, les divers gouvernements du monde ne seraient pas arrivés à collaborer de façon suffisamment efficace (voire à se mettre d’accord pour traiter le fléau). Je suis, du reste, content d’être né dans une nation qui a fait le choix d’une IA plutôt du type gardienne. Les possibilités de contrôle des personnes, compte-tenu de l’imbrication profonde des IA dans tous les aspects de notre vie, auraient de quoi rendre fou de joie le plus totalitaire des dictateurs.

La singularité…

Immortalité, oisiveté, superpouvoirs (pour ceux qui enfreignent la loi avec leurs implants), planète verte, conquête spatiale… C’est beaucoup – mais il y a un prix. Avec l’effondrement du travail, la disparition de la mortalité, la dissociation de notre identité de notre corps, etc., tout notre système de perception de la valeur de l’autre s’est totalement effondré. Nous sommes toujours en plein dans cette crise existentielle. Et aujourd’hui, nous devons accepter ce nouvel autre. Car, à force de jouer avec le feu, de créer des IA neuronales de plus en plus complexes avec des matrices émotionnelles sans comprendre véritablement ce que nous faisions, la singularité – l’émergence d’une réelle conscience artificielle – s’est produite hier, malgré toutes nos précautions. Et le monde retient son souffle : avons-nous donné naissance à un allié ? Ou à un ennemi ?

Au Sommaire du dossier 

1. Révolution de la donnée

2. Six applis qui changent la vie

3. Le plan français : une ambition

4. IA vertigineuses…

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