Focus sur le livre Happycratie

Edgar Cabanas, coauteur de Happycratie, le livre charge contre la psychologie positive

« L’optimisme aide surtout les entreprises à neutraliser les plaintes ! »

L’ouvrage-riposte au grand mouvement du « bonheur en boîte » promis par les psychologues et les nouveaux Happy Officers était inévitable. Action-réaction : après l’entreprise subie, l’entreprise bienveillante, l’entreprise épanouissante sera forcément décrite comme sujette à caution et à soupçons. Cabanas et Illouz nous décrivent là l’effet d’aubaine de patrons retors capables d’appâter leurs salariés par de fausses promesses de conditions de travail nouvelles et positives. C’est possible. Mais si, pour une fois, cadres et employés démontraient une fois pour toutes que la confiance était bel et bien un gage de réussite partagée ? Et si nos entreprises n’étaient pas systématiquement menées par des patrons âpres au gain, grands manipulateurs invétérés ?

Pourquoi dites-vous que la « Happycratie » en entreprise pourrait n’être qu’un leurre ?

Le « bonheur au travail » est aujourd’hui utilisé pour justifier des stratégies de contrôle et de soumission des collaborateurs à la culture d’entreprise. Alors que le bonheur au travail promet une émancipation des contraintes de l’entreprise, l’effet est tout à fait inverse ! La notion de « bonheur au travail » rend les employés seuls responsables de leurs succès et de leurs échecs. L’auto-exploitation est aujourd’hui légion. On demande ainsi aux collaborateurs de l’entreprise de s’adapter constamment et par leurs propres moyens aux demandes et aux besoins de la société. Ils se doivent d’adopter un rôle plus actif, plus créatif et plus autonome dans l’exécution de leurs tâches. Enfin, ils se doivent d’aimer ce qu’ils font et d’appréhender leur travail comme une source de plaisir et de réalisation de soi. Alors que la promotion du bonheur au travail ne semble pas avoir bénéficié aux salariés, ce nouveau paradigme s’avère en revanche très bénéfique pour les organisations. Il serait naïf de croire que les mécanismes de contrôles ont disparu des entreprises. Ils ont simplement été internalisés.

Quels sont les impacts de cette injonction au bonheur sur les salariés en souffrance ?

L’optimisme a tout épreuve a de quoi, certes, augmenter la motivation en anticipant des résultats futurs positifs. Mais l’optimisme a priori augmente le risque de dépression lorsque les attentes ne sont pas satisfaites ou face à des événements indésirables ou inattendus. En outre, les collaborateurs qui adhérent totalement à la culture de l’entreprise risquent de devenir émotionnellement dépendants de la reconnaissance et de leurs patrons et collègues. Lorsqu’ils ne reçoivent pas les retours attendus, ils se sentent alors plus facilement négligés et déçus.

Bonheur et performance sont-ils liés ?

Jack Ma, le président directeur général d’Alibaba Group en Chine, a lancé lors du Forum économique de Davos que les meilleurs collaborateurs n’étaient pas ceux dotés des meilleures compétences, mais ceux qui étaient toujours optimistes et qui ne se plaignaient jamais ! Les gens heureux sont donc désormais considérés comme une clé de succès pour les entreprises. Pourtant, l’impact du bonheur sur la productivité reste un argument très controversé. Si la tendance actuelle au sein des entreprises est aux collaborateurs heureux, il faut bien avoir à l’esprit que l’optimisme des collaborateurs donne surtout le moyen aux entreprises de neutraliser les plaintes et d’interdire l’expression de la négativité. Pourtant, les études démontrent que si la pensée positive pousse les individus à se lancer dans des activités difficiles, ils se révèlent moins persistants dans la difficulté. Ils sont aussi plus à même de prendre des risques inutiles et ont souvent tendance à ignorer les facteurs situationnels dans leurs prises de décisions.

Propos recueillis par Chloé Pagès

Au Sommaire du dossier 

1. Le bonheur au travail, les fondamentaux

Focus sur le livre Happycratie

2. RENCONTRES : Martin Seligman, le bonheur est politique

3. Management : feed-back permanent

RÉTROSPECTIVE : De l’esclavage aux start-up sans contraintes

 

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