Julia de Funès : “le rôle de l’entreprise n’est pas de rendre les salariés heureux!”

Son ouvrage La comédie (in)humaine, co-écrit avec l’économiste Nicolas Bouzou (L’Observatoire, 2018), bouscule les idées reçues sur le monde de l’entreprise. Pour Julia de Funès, philosophe et auteur (et, oui, petite-fille de Louis), docteur en management des ressources humaines (Dess RH), non, le bonheur des salariés n’est pas une problématique qui incombe aux entreprises. Non, partir en séminaire pour construire une tour Eiffel en spaghettis n’améliore pas la performance. Les injonctions contradictoires telles qu’ « innove, mais suis les process », « sois autonome, mais badge quand tu entres et sors » ou encore « sois heureux, mais à la mode bonheuriste de l’entreprise » risquent surtout de miner la motivation des salariés. Alors, pour elle, quels sont les maux du travail en France, et comment les soigne-t-on ?

 

Quel regard portez-vous sur le monde de l’entreprise en France ?

À l’heure actuelle, les grandes entreprises se portent économiquement bien. Et pourtant, la démotivation est généralisée : le nombre d’arrêts maladies est en progression et les burn-out, bore out, brown out sont de plus en plus fréquents. Lorsque les aspects moraux et sociaux sont en berne, l’économie ne suffit pas à elle seule à donner un sens au travail. Et nous sommes aujourd’hui à un moment où les employés sont en recherche effrénée de sens. La vocation première de l’entreprise de rechercher la rentabilité économique ne suffit pas à justifier le sens des métiers. Un exemple, l’entreprise d’Elon Musk attire beaucoup de talents. Pourtant, ce chef d’entreprise de la Silicon Valley n’est pas connu pour la douceur de ses méthodes managériales ! Mais en affirmant qu’il souhaite « aller coloniser Mars », il propose un sens bien plus profond que la simple recherche de rentabilité économique !

Vous qualifiez le bonheur en entreprise d’ « hypocrisie managériale ». Pour quelle raison ?

Le rôle de l’entreprise n’est pas de rendre les salariés heureux ! Le bonheur est une histoire personnelle. Il y a aujourd’hui une véritable injonction au bonheur. Les entreprises y répondent par des artifices bonheuristes tels que la mise en place de baby-foots, de poufs de couleurs, de salles de restaurants et de smoothies bio en tout genre. Nous assistons à la création de postes dédiés tels que les CHO, Chief Happinness Officer, dont le rôle est de favoriser le bien-être des salariés. Les entreprises sont aujourd’hui convaincues que le bonheur des salariés est une condition de performance. Je pense qu’il faut inverser ce faux raisonnement : le bonheur au travail n’est pas une condition de performance mais la conséquence d’une performance possible. C’est lorsqu’un salarié est autonome dans les tâches qui lui sont confiées et trouve un sens à ce qu’il fait, qu’il s’épanouit dans l’entreprise. Les salariés autonomes, en télétravail par exemple, sont beaucoup plus heureux que ceux qui ont des consoles de jeux à chaque encablure de bureaux !

Nous sommes aujourd’hui à un moment où les employés sont en recherche effrénée de sens

Est-ce que le mouvement d’absurdité que vous avez identifié est lié au déploiement du digital ?

Le sentiment d’absurdité est plutôt lié aux injonctions paradoxales : « innove, mais suis le process », « sois autonome mais badge », « dépêche-toi d’atteindre tes objectifs mais viens en réunion inutile qui dure deux heures », etc. Le digital a d’autres effets.
Il apporte des bienfaits fantastiques sauf quand il minimise les relations réelles entre collaborateurs. Le réseau est une chose, les relations réelles en sont une autre. Elles supposent moins d’écrans, davantage de mots et plus de gestes. Je le constate dans les ateliers philosophiques que j’organise : 15 personnes autour d’une table qui parlent vrai et dialoguent autour d’un sujet qui les touche au vif, densifient les relations.

La révolution peut-elle venir des millenials ?

Il est certain que les plus jeunes générations ont un rapport au travail très différent des autres générations. Pour les plus jeunes générations, le travail est un moyen et non une finalité en soi. Ils travaillent pour « s’éclater » ailleurs. C’est ainsi que de nombreux jeunes choisissent de travailler durant une année puis de prendre une année sabbatique pour faire le tour du monde. À la différence des générations plus âgées qui s’engagent dans et pour une entreprise.

Quelles conditions pour une meilleure motivation des collaborateurs au sein des entreprises ?

Il en existe à mon sens trois. Tout d’abord un bon niveau de rémunération. À quoi s’ajoute un niveau élevé d’autonomie et de liberté dans son travail. Cette deuxième condition explique d’ailleurs le succès du télétravail. Le dernier ingrédient est sans conteste le sens. Rares sont les entreprises à proposer les trois ingrédients, mais il en existe néanmoins quelques-unes qui les possèdent. De plus en plus d’entreprises font d’ailleurs aujourd’hui la démarche de se remettre en question sur ces points.

Allons-nous vers davantage de travailleurs indépendants ?

Choisir de quitter une entreprise pour naviguer en solo est effectivement l’une des réponses des collaborateurs fatigués des process des grandes entreprises.
Je constate cependant que la très grande majorité de ceux qui quittent l’entreprise font le choix de se tourner vers un travail manuel. Ils deviennent boulangers, peintres, fromagers ou ouvrent des chambres d’hôtes. Nous sommes à une époque où les gens ont besoin de retrouver du concret, de toucher du doigt, au sens premier du terme, leurs réalisations, afin de prendre conscience de l’effectivité de leurs réalisations.

Propos recueillis par Chloé Pagès

Au Sommaire du dossier Travailler demain

1. Etat des lieux et tendances

Interview de Julia de Funès

2. Pôles d’Emploi

3. Le travail, ça se travaille… dans l’avenir

RÉTROSPECTIVE : Le travail en France : une brève histoire du Code

 

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