Entreprises et Etat : modernisation et modes de collaboration

L’Etat serait-il en train de rattacher ses wagons administratifs au train de l’innovation ?
L’Etat serait-il en train de rattacher ses wagons administratifs au train de l’innovation ?

Etat de grâce ?

Dans quelle mesure l’innovation et les entreprises poussent-elles les différents corps d’état à se moderniser ?

Depuis juin 2017, vous pouvez prendre vos rendez-vous en ligne grâce à la plateforme de la start-up éponyme Doctolib avec l’un des neuf mille médecins de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ce lifting opéré sur la gestion des patients répond à des besoins de modernisation des services de santé parisiens.  Pour ce faire, la start-up a remporté un appel d’offres passé… l’année d’avant en 2016. L’idée exprimée était de fluidifier les démarches émanant des patients pour dégager du temps à son personnel via le développement de nouveaux services digitaux. Ici le numérique joue à plein tube le rôle de facilitateur et permet aux agents de la fonction publique et personnel soignant de se concentrer sur les tâches à valeur ajoutée en les déchargeant de l’administratif chronophage et très procédurier. Notons que l’AP-HP ambitionne une moyenne de 1,2 million de rendez-vous pris en ligne sur les 4 millions de consultations dispensées par ses médecins. Le calcul est simple : une simplification de l’ordre de 30% en termes de rendez-vous. Toutefois, cette dynamique vertueuse demeure l’arbre qui cache la forêt. Car faute de signature de contrat avec les hôpitaux publics, de nombreuses start-up de l’e-santé, de la med-tech ou encore de la Silver Economy se crashent sans même avoir eu le temps d’éprouver leur proposition de valeur.

Santé : vers de nouveaux modes de collaboration ?

La racine de tous les maux ? Les procédures de marchés publics –pour changer–… Cela dit, ces démarches lourdes profitent bien évidemment à d’autres. Et les grands groupes davantage crédibles et fiables sur le long terme s’immiscent depuis longtemps dans la modernisation de l’action du service public même s’il semblerait que le train de l’innovation  ne s’accélère qu’à l’aune d’un choc de simplification. A quand le speed dating entre administration et start-up ? Ailleurs, l’open innovation  se joue également entre PME via de nouvelles alliances. Ainsi, Clinifit, a-t-elle vu le jour en recevant un apport capitalistique de dix PME. Le but ? Permettre à ce groupement d’entreprises de mutualiser l’innovation et les savoir-faire et de bénéficier d’économies d’échelle pour apporter des réponses innovantes autour de la prise en charge des patients. Ce groupement fonctionne en open innovation pour délivrer des solutions « ready to use » sur le sujet des chambres d’hôpital, des plateaux techniques ambulatoires, ou encore des révolutionnaires hôpitaux modulaires.

Education et nouvelles technologies : je t’aime moi non plus

Le monde de l’enseignement et de l’éducation sait-il travailler en bonne intelligence avec les start-up ? A vrai dire, le bonnet d’âne nous guette en matière d’écosystème pour les « édupreneurs ». Grands groupes et éditeurs ne semblent guère mieux logés… Même les Gafa semblent s’indifférer sur le destin de nos jeunes ouailles en préférant stratégiquement investir dans l’higher education et l’executive education. La France se distingue effectivement par l’environnement contraignant qu’elle propose aux « édupreneurs ». L’éducation n’a pas beaucoup évolué dans son mode de fonctionnement bien que tout le monde s’accorde à vouloir dégraisser ce fameux mammouth, secteur perçu comme non rentable et sclérosé par l’inertie de son système. Les entrepreneurs de l’EdTech sont nombreux et très dispersés. Et les barrières sectorielles et le manque de visibilité du secteur limitent les modes de monétisation des nouvelles start-up malgré une diversification des concepts proposés.

Voir le bout du tunnel…

Certains segments de marché semblent presque impossibles à atteindre. « Le marché du K12 (Kindergarden to 12th grade) français est inatteignable en B to B  pour la grande majorité des start-up françaises car les écoles possèdent peu de ressources pour conduire des projets pilotes. La question du “qui paye ?” est cruciale », constate Victor Wacrenier, fondateur et CEO d’Appscho. La filière est trop faiblement structurée et comme pour ses consœurs de la santé, elle doit surtout faire face à un code des marchés publics poussiéreux et indivisible. Les pratiques désuètes se perpétuent sur le sujet des services technologiques. Par exemple, leur processus d’achat n’a pas évolué depuis 30 ans même si les partenariats d’innovation, dispositif corrélé au code des marchés publics, permettent depuis peu d’expérimenter des solutions innovantes issues de la R&D. Les mentalités et le manque de compétences en interne aussi n’aident pas à ventiler l’innovation. De là à dire que le monde de l’éducation ne comprend pas celui des start-up… Il n’y a qu’un pas. « Dans l’enseignement supérieur, le marché est également considéré comme impénétrable. Les tunnels de vente sont longs, à peu près six mois. Et nous avons dû beaucoup  batailler pour développer notre produit en co-construction avec l’ESCP Europe. Nous avons réussi à obtenir un terrain d’expérimentation gratuit au sein du MBA qui nous a ensuite permis de nous développer à l’échelle de l’école. Mais en définitive, ce cas de figure fait preuve d’exception. Grosso modo, l’enseignement supérieur ne sait pas travailler avec les start-up, renchérit Victor Wacrenier. Il faut aussi ajouter que la nature conservatrice de notre système ne permet pas de changement de paradigme notamment dans la pédagogie de professeurs ». Pour preuve dans un autre segment : en 2017, nombreux sont les parents à vouloir inscrire leurs enfants en école Montessori alors que la figure emblématique de cette nouvelles pédagogie éponyme a commencé ses travaux à la fin du XIXe siècle… Imaginez alors former le corps enseignant à la culture start-up. Mission impossible ?

Innovation certes, mais encore difficile à implémenter

Pourtant, le tableau n’est pas toujours à l’image de la nuit étoilée de Van Gogh. « De gros efforts de la part des acteurs académiques et des grands groupes pour travailler avec des start-up sont à souligner même si les modèles de collaboration sont encore à construire, d’autant plus que l’entrepreneuriat, l’éducation et les grands groupes sont sur des cycles de vie différents », complète Diane Taieb, fondatrice du programme Starter-Schoolab.

Autre sujet qui semble encore balbutiant, celui de l’innovation pédagogique en lien avec les technologies dernier cri : Domoscio, spécialiste de l’adaptive learning, semble être l’un des précurseurs mondiaux sur ce sujet et le champion français. « Nous avons voulu développé une solution Saas qui utilise le Big Data et le machine learning pour créer des parcours personnalisés afin d’apprendre plus facilement et surtout de créer un parcours de révision sur mesure », présente Ivan Ostrowicz, co-founder et CEO de Domoscio. Benoît Praly, l’autre co-fondateur, ajoute : « l’apprentissage adaptatif s’adresse aux institutions et entreprises qui possèdent déjà un référentiel d’éducation ou un système de compétences métier. Notre solution travaille indépendamment du contenu et de l’utilisateur. Mais il faut se poser la question de son insertion dans un dispositif plus large. Nous travaillons avec des entreprises du CAC 40, des étudiants, des élèves de CM1. Nous proposons un système d’alerte quand la remédiation est nécessaire. Mais le relai humain doit ensuite se faire ». Une innovation de taille à l’heure où l’individualisation des parcours devient une priorité tant dans le primaire que dans la formation continue. Finalement le mammouth est peut-être en train de maigrir…

Administration : l’Etat en mode start-up

Face au constat de relations complexes entre privé et public, l’Etat a opté pour une approche différente et intrapreuneuriale. L’agilité possède son sceau étatique. Celui de beta.gouv.fr, incubateur 100% public qui choie les start-up d’Etat. Ici, pas de business plan. Ces dernières sont  financées sur les fonds de l’administration. A chaque start-up est dévolue une attribution budgétaire. Les équipes se composent d’agents publics, de coaches et de développeurs qui ont une  expérience de choix dans les start-up ou dans d’autres structures et la mettent un temps à profit pour moderniser les services publics et partager les compétences.

« Les administrations sont nos bailleurs de fonds avec qui nous procédons à une négociation de budget et à la décharge  des équipes d’agents publics. L’idée est de faire un deal avec le DG d’une administration au niveau du top management. On va « sourcer » des intrapreneurs qui vont être libérés de leurs missions habituelles pour accoucher d’un service public nouveau qui répond à un enjeu stratégique de l’administration pour une période de six mois », synthétise Hela Ghariani, Responsable de l’Incubateur beta.gouv.fr.

Comment se réalisent les arbitrages ? « Nous faisons un  appel à projet pour trouver des profils intrapreneurs. Cela passe par de l’envoie de mails aux différents staffs, à la formulation d’un problème et d’une idée exprimée par un agent public pour le résoudre. Un contingent vient ensuite “pitcher”. Le jury pose un regard critique pour éviter de s’attarder sur la résolution de problèmes internes qui n’aurait que peu d’impacts sur les services publics. L’enjeu de la frugalité est important car il faut anticiper le risque financier et éviter les “paquebots”, sans prendre en compte l’usager, et surtout … sortir des contraintes habituelles », ajoute Hela Ghariani.

Aujourd’hui, n’importe quelle administration n’a qu’à être volontaire pour rentrer dans cette dynamique vertueuse. « Pour l’instant, nous avons intégré des projets qui concernent entre autres les ministères de l’éducation nationale, de la transition énergétique, de l’emploi… L’envie et la volonté sont les critères qui prévalent. L’idée est de mettre en place des équipes autonomes “focusées” sur leur objectif de service, ce qui permettra ensuite une transformation par capillarité des organisations ». Parmi pléthore de projets prenons l’exemple de Pôle Emploi qui depuis 4 ans bénéficie d’un programme d’intrapreneuriat pour améliorer le taux de retour à l’emploi tout en impactant  la DSI en interne. «  Ces projets permettent de changer les façons de faire. Nous poussons les services à gérer non plus un projet mais un produit pour sortir de l’esprit cahier des charges et se tourner vers la résolution de problèmes sur un produit qui est tourné vers l’utilisateur », poursuit la responsable de l’incubation.

Open innovation : la recherche d’emploi se dépoussière

Ce faisant, Pôle Emploi recrute depuis quatre ans deux intrapreneurs, des conseillers pour la plupart qui ont travaillé auprès des publics concernés. Deux produits ont émergé : « la bonne formation »  qui permet de mieux orienter l’accès à la formation en se basant sur l’évaluation de la qualité de formation, le taux de satisfaction et le taux de retour à l’emploi en lien avec ladite formation. Ailleurs, « la bonne boite » aide ceux qui cherchent un emploi à réaliser des candidatures spontanées  pertinentes. « Nous nous basons sur les déclarations préalables à l’embauche et sur un algorithme prédictif. Le postulat est de se dire que si l’entreprise a récemment recruté, elle sera amenée à le refaire. Aujourd’hui, 95% du réseau y a recours », dépeint Hela Ghariani.

N’imaginez pas cependant que l’innovation se réaliserait en vase clos. L’Etat recourt grâce à son plan de modernisation numérique à l’open data. Ainsi, Paul Duhan, créateur de Bob Emploi qui avait défrayé la chronique en pensant éradiquer le chômage a eu accès aux API des services publics ainsi qu’à certaines métriques et datas. Et les vases sembleraient mieux communiquer avec cette démarche qui part des entrailles de l’Etat. « La finalité est de faire profiter les acteurs privés de nos technologies et ainsi élargir  “La bonne boite” aux Monster, Indeed et autres », continue Hela Ghariani.

Les modes de collaboration progressent, si bien qu’une nouvelle application souhaite simplifier…les marchés publics en réutilisant les données de l’administration (DGFIP, URSSAF, etc.) pour permettre aux entreprises de se concentrer uniquement sur les aspects techniques de l’appel d’offre. Tout un programme.

Geoffroy Framery

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