Le projet brasse mille milliards de dollars et bon nombre de cessions

Avec son programme Belt and Road Initiative, l’Empire du Milieu s’engage dans un vaste projet de financement d’infrastructures, en direction, notamment, des pays traversés par les routes de la soie historiques. Pour le meilleur et pour le pire ?

Une ligne ferroviaire flambant neuve de 472 km relie Mombasa à Nairobi au Kenya. Un terminal pour les cargos automatisé est développé dans le port de Gênes, en Italie. Un projet de nouvelle autoroute de plus de 1 100 km entre Karachi et Lahore, au Pakistan, pourrait se concrétiser. Autant de chantiers colossaux à l’œuvre dans trois continents. Ils partagent un point : tous ont été ou seront financés par la Chine, si tant est que la crise du coronavirus n’oblige la puissance à revoir ses plans ! Des plans qui entrent dans le cadre de son programme titanesque des « Nouvelles routes de la soie », le Belt and Road Initiative, lancé en 2013 solennellement par le président Xi Jinping. Ambition : créer un réseau mondial d’infrastructures propre à connecter l’Empire aux zones clés pour son développement économique.

143 pays visés

« Au départ, seuls les pays eurasiatiques situés le long des routes de la soie historiques étaient concernés par ce projet d’envergure : une soixantaine d’États d’Europe, d’Asie centrale, du Moyen-Orient et de la corne de l’Afrique, rappelle Thomas Melonio, directeur exécutif Innovation, recherche et savoirs à l’Agence française de développement (AFD). Or, depuis deux ou trois ans, la Chine l’a érigé en projet global, à l’échelle de toute la planète, de l’Amérique du Sud à l’Arctique ! Si bien qu’il a été inscrit en 2017 dans la constitution du Parti communiste chinois. » Dès lors, 143 pays seraient aujourd’hui visés, et plus largement tout État intéressé par des investissements chinois juteux sur son sol, et donc de facto non engagé dans une concurrence ouverte avec la Chine, à l’instar des États-Unis… On l’aura compris, « derrière ce projet des routes de la soie, au nom de code volontiers marketing, l’objectif ultime est bien d’asseoir la grandeur de la Chine tant sur les plans géopolitique qu’économique : encourager l’internationalisation des entreprises et de la monnaie chinoises, pallier la surproduction nationale notamment dans l’acier via des exportations à foison, booster le développement des provinces de l’ouest », analyse Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l’Ifri, Institut français des relations internationales. Autant de retombées possibles allègrement mélangées dans Belt and Road Initiative, nouvel élan à cette mondialisation à la chinoise déjà lancée par Pékin depuis plusieurs décennies.

480 milliards de dollars versés

C’est d’ailleurs pourquoi ce projet surfe aussi bien sur des projets de construction d’infrastructures – comme la ligne de chemin de fer entre Kunming et Vientiane, au Laos –, que de modernisation d’infrastructures existantes, opportunément relabellisées « nouvelles routes de la soie ». Y entre « le contrôle de la gestion de certains ports, tel celui du Pirée, en Grèce », détaille Françoise Nicolas, laquelle insiste sur le « caractère volontairement flou de ce projet dépourvu de carte officielle ou de liste de chantiers spécifiques, même si six couloirs terrestres sont a priori identifiables, comme une route maritime dotée de plusieurs bifurcations ».

C’est dire si tout ce qui peut doper la connectivité entre la Chine et le reste du monde intègre volontiers cette « diplomatie des infrastructures » au budget de plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements ! « Avec déjà quelque 480 milliards de dollars alloués à 120 pays environ, depuis 2013 », confirme Thomas Melonio. De quoi susciter l’enthousiasme de nombreux pays en manque d’infrastructures, ravis de voir les financements chinois couler à flots. C’est le cas en Europe de l’Est, comme en Serbie, qui a inauguré en 2019 la toute première autoroute chinoise d’Europe. « Mais ces nouvelles routes de la soie se heurtent à une limite de taille : le risque de surendettement des pays concernés ! », alerte Thomas Melonio. Car cet argent chinois n’est guère sonnant et trébuchant, tant s’en faut !

Restructuration de dettes

Le Sri Lanka en a fait l’amère expérience : pris dans le piège de la dette, le pays a dû effacer un peu plus d’un milliard de dollars d’emprunts chinois en cédant la concession durant 99 ans de son port de Hambantota, au profit de l’Empire ! Un prix lourd à payer tant sur le plan économique que politique. De quoi rendre frileux plus d’un pays emprunteur, parmi lesquels certaines réticences pointent, çà et là. « En Chine également, relève Thomas Melonio, on prend conscience de l’impératif de maîtriser le risque de crédit, en adoptant, depuis deux ans, une attitude plus prudente, alors que les banques publiques subissent deux ou trois grandes restructurations de dettes souveraines chaque année. Derniers exemples en date, le Congo, l’Angola ou encore le Venezuela. »

Quid de la France dans le dispositif ? « Nous restons concernés de manière indirecte par ce projet chinois, même si certaines villes, comme Marseille et Lyon, ont manifesté un certain intérêt en leur qualité de points possibles d’arrivée de ces nouvelles routes de la soie, souligne Françoise Nicolas. L’hexagone, dit-elle, serait surtout emballé par la conduite de projets de coopération avec la Chine dans des pays tiers, via un cadre multilatéral. » Mais dans les faits, l’affaire n’est pas mince ! Malgré un nouveau fonds d’investissement franco-chinois dédié aux ETI, signé entre Bpifrance et China Development Bank, et encore un partenariat conclu entre cette banque et l’AFD, Thomas Melonio mesure « toute la gageure qui consiste à trouver des points d’atterrissage communs en termes de risque de crédit, d’aspects RSE, etc., pour favoriser un meilleur terrain d’entente, même si quelques signes récents d’ouverture des acteurs chinois pour la coconstruction de normes communes et de modes de travail plus coopératifs se font jour ». Amener la Chine à prendre sa place dans le multilatéralisme ? C’est tout l’enjeu qui se pose au devenir de ces nouvelles routes de la soie pour qu’elles ne deviennent pas celles de l’hégémonie, mais bien de la réciprocité. Le projet se déploie jusqu’en… 2049, centenaire de la création de la République populaire de Chine. Il est probable que l’épidémie passée, il redeviendra d’actualité, si tant est qu’il n’ait jamais été remis en cause.

Charles Cohen

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