« Nous » d’Evgueni Zamiatine

Angoissante prophétie de l’avenir des sociétés industrielles, ponctuée de scènes joyeuses. Tel pourrait être le résumé de cette œuvre des années folles. « Une fois rentré, vite, je suis passé au contrôle, j’ai tendu au surveillant mon billet rose, en échange de mon autorisation de baisser les stores. Elle ne vaut que pour les jours sexuels. Sinon, entre nos murs transparents, comme tissés d’air étincelant, nous vivons à la vue de tous, toujours inondés de lumière. Nous n’avons rien à nous cacher les uns les autres… » Que reste-t-il de l’individu quand l’état contrôle le moindre atome de son existence ? Rien. Ou du moins très peu. C’est ce très peu qui est exploré ici. Le roman se présente comme le journal de D-503, le constructeur de L’Intégral, vaisseau spatial dont la mission est de convertir de supposées civilisations extraterrestres à la raison absolue. Six siècles après notre époque, un Etat mondial s’est construit sous la férule d’un dictateur et maître à penser, surnommé le Bienfaiteur. La culture et les mœurs de jadis apparaissent comme des aberrations. Cependant, elles fascinent D-503. Ecrit en russe en 1920, au moment où l’énergie de la révolution fait place à la bureaucratie soviétique, « Nous » ne tarde pas à connaître la censure et son auteur l’exil. Il met en scène un monde de rationalisation mathématique de l’existence, préfigurant « les Temps modernes » de Chaplin (1936) ou « 1984 » d’Orwell (1949), et tous les romans contemporains de surveillance numérique. Mais ce livre fournit un antidote. Son ironie dévastatrice s’accompagne de poésie et de drôlerie. Devant la branche de muguet que lui offre O-90, sa partenaire officielle, D-503 reconnaît qu’il aime ce parfum, mais l’esprit logique l’oblige à conclure que l’idée même d’odeur n’a pas d’odeur. Intéressant et visionnaire.

« Nous », d’Evgueni Zamiatine, éd. Actes Sud, 2017.

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici