S’y retrouver dans le labyrinthe du chômage…

Un vrai dialogue de sourds semble s’être instauré depuis de longues années entre une France qui recrute et un taux de chômage qui ne baisse pas. Fin 2020, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) estime à 8 % le taux de chômage, soit 2,4 millions de personnes en France (hors Mayotte). De son côté, Pôle emploi parle d’un peu plus de 5,7 millions de chômeur·ses – en tenant compte des catégories A, B et C. Un écart qui n’a rien de surprenant puisque les deux organismes ne mesurent pas la même chose. Encore faut-il le rappeler. Peu importe, la France – qu’elle s’appuie sur tel ou tel chiffre – ne parvient pas à faire significativement fondre son taux de chômage. Et le diagnostic ne se limite pas à l’épisode covid-19. Les analyses de Christine Ehrel, économiste et spécialiste du marché du travail, et Stéphane Jugnot, économiste-statisticien, nous permettront sans doute d’y voir plus clair.

Une éternité que le taux de chômage ne s’est pas abaissé sous la barre des 7 %. Une quarantaine d’années. Oui, on a subi les chocs pétroliers des années 1970. Oui, on a aussi affronté la crise économique et financière de 2008. Sans parler du syndrome Sars-CoV-2, à l’origine – en 2020 – de la pire récession française depuis la Seconde guerre mondiale… Mais même en période de croissance, le taux de chômage semble insensible, comme hermétique à ce qu’il se passe autour de lui. Il ne faiblit pas, indépendamment de la conjoncture, c’est ce que l’on nomme « chômage structurel ». Alors le chômage actuel, structurel ou conjoncturel ? « Un peu des deux, on a connu des crises ces dernières années qui ont eu un impact sur le taux de chômage, mais on baigne aussi dans une forme dite incompressible du chômage », répond l’économiste Christine Ehrel. Pourquoi ? Avant de s’attaquer aux causes d’une incapacité à faire reculer le taux de chômage, il est essentiel d’abord de revenir sur le concept même de chômage, parfois flou.

Chômage, de quoi parle-t-on ?

Un « marronnier » pour l’ensemble des médias économiques. Un sujet qui revient tous les trimestres, et qui – aux yeux du grand public – rappelle la bonne forme ou non de l’économie. Comme une façon de prendre la température, mais sans comprendre – précisément – ce que mesure le thermomètre en question. Stéphane Jugnot, économiste-statisticien, le sait : « On peut mentionner deux types de chômeur·ses, celui auquel pensent les statisticien·nes, qui sont les chômeur·ses au sens du Bureau international du Travail, lequel s’appuie sur des critères bien spécifiques – ne pas avoir d’emploi, être en recherche active et être disponible pour travailler. Puis, vous avez une autre façon de mesurer le taux de chômage : celles et ceux qui se retrouvent inscrit·es à Pôle emploi. » Or quand vous ne mesurez pas le même objet, vous n’aboutissez pas aux mêmes résultats, logique.

L’Insee mesure le taux de chômage au sens du BIT, une manière « de rendre possible les comparaisons internationales », précise Christine Ehrel, professeure au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Mais qui, dans le cas de situations exceptionnelles, comme celle que nous vivons, risque d’aboutir à des incompréhensions. Au quatrième trimestre 2020, l’institut de la statistique évoque une baisse du taux de chômage, en recul d’environ un point sur le trimestre, mais un repli « en trompe-l’œil ». Puisqu’en raison des restrictions sanitaires, et notamment du confinement d’octobre-novembre, les chômeur·ses qui n’ont plus recherché activement un emploi ont été rayé·es de la catégorie « chômage » faute de répondre à l’un des critères du BIT. Subtil. À l’inverse, en raison de la crise covid, Pôle emploi a vu ses demandeurs de catégorie A – les personnes qui n’ont pas d’emploi – augmenter puisque celles et ceux qui exerçaient des petits boulots (catégories B et C) l’ont perdu en raison de la pandémie, ce qui a mécaniquement revu à la hausse la catégorie A. Bref, on comprend l’importance des critères retenus pour interpréter les résultats d’évolutions.

De là à dire que les chiffres évoqués ne représentent pas la réalité, ce serait un raccourci trop aisé. « Je trouve la prise en compte du chômage au sens du BIT très utile et stable, il ne faudrait pas trop vite remettre en question les critères utilisés au prétexte que l’on vit une crise qui – il faut le rappeler – reste exceptionnelle, estime Christine Ehrel. Le but de la définition n’est pas de réduire le chômage, mais de trouver une cible. »

Comment expliquer ce taux de chômage qui ne baisse plus ?

Dans l’imaginaire collectif, le chômage n’a rien de glorifiant et se révèle plutôt perçu comme négatif. Mais ce taux – relativement élevé en France – constitue avant tout « un choix de société », pointe Stéphane Jugnot, ancien responsable au sein du département marché du travail de la Dares : « On pourrait avoir un système à l’anglo-américaine qui accepte d’avoir des travailleur·ses très pauvres. En France, on a fait un arbitrage, on préfère protéger les travailleur·ses en mettant en place des mesures comme le salaire minimum, qui vont à la fois améliorer les conditions de celles et ceux qui travaillent, mais aussi entraîner le chômage à la hausse » puisque le coût du travail serait trop élevé, un obstacle aux entreprises en quête d’embauches.

Mieux vaut du chômage que des emplois miséreux ? La France semble avoir choisi son camp. Cet arbitrage, s’il s’opère via la société dans son ensemble, se retrouve moins à l’échelle individuelle. Nos deux expert·es ne croient pas au chômage volontaire des ménages, dû à un calcul coûts/avantages entre travailler ou ne pas le faire. « Je doute que les gens soient aussi rationnels et qu’ils fassent leurs propres calculs pour décider ou non de travailler… », sourit Stéphane Jugnot. Ce serait aussi nier « toute la dimension sociale que procure le travail, qui ne peut se réduire à l’aspect matériel », ajoute Christine Ehrel.

Quand l’offre et la demande ne matchent pas…

Mais en dehors du coût du travail trop élevé, la spécialiste du marché du travail et des politiques de l’emploi, Christine Ehrel, rappelle l’inadéquation entre l’offre et la demande. Certaines filières souffrent de pénurie de main-d’œuvre. « C’est le cas par exemple dans le secteur du bâtiment qui peine à doper son attractivité, les conditions de travail n’attirent pas forcément », souligne-t-elle. Mais ce décalage entre offre et demande se vérifie aussi pour des filières qui requièrent plus de qualifications. « Il faut aussi savoir accompagner les jeunes vers certains métiers, je pense notamment à l’ingénierie qui, en raison d’une représentation sociale masculine du métier – à tort – se passe de recruter une partie de la population, les femmes. » Constat regrettable qui pourrait expliquer la pénurie de main-d’œuvre liée à certaines branches. Karl Rigal, directeur marketing du cabinet StedY, nous confiait début mars que la cybersécurité, elle aussi, manque de talents en raison, d’abord, d’une vision erronée du métier : « On a une image du secteur encore poussiéreuse et caricaturale, l’idée selon laquelle la cybersécurité se réduit à surveiller des lignes de code derrière son écran. » Puis d’un « manque cruel de mixité », avance cet expert de la cybersécurité. Face à ce constat, le taux de chômage s’en trouve renforcé.

Cependant, difficile de mettre ce taux de chômage élevé sur le dos de la robotisation. Pour Christine Ehrel : « Beaucoup d’emplois sont transformés et non détruits, on assiste à une certaine compensation, plus de complémentarité entre robots et êtres humains qu’à une substitution totale », pense l’économiste. Les métiers évoluent et on demande de plus en plus de polyvalence. « On nous promettait la disparation des caissier·ères, en réalité ils·elles sont toujours-là mais leur activité se diversifie », illustre-t-elle.

Des causes multiples qui expliquent ce quiproquo – évoqué d’emblée – entre un pays qui recrute et un taux de chômage qui reste aigu. Mais statistiquement, le plein-emploi a tout d’un leurre, puisqu’un chômage frictionnel existera toujours. « Quand on quitte son emploi, du temps s’écoule avant de retrouver un nouveau poste, les jeunes, dès lors qu’ils sortent du système éducatif, ne s’insèrent pas forcément tout de suite », précise Stéphane Jugnot, des ajustements qui seront enregistrés dans les statistiques, mais qu’il convient tout de même de ne pas dramatiser.

Geoffrey Wetzel

Au Sommaire du dossier 

1. S’y retrouver dans le labyrinthe du chômage

2. Recrutements et emploi, des secteurs qui en veulent 

3. Loi Avenir professionnel : des (trans)formations pas toujours abouties 

4. Régions & territoires : leurs emplois

5. La vague du chômage déferle sur la planète

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