IAE : une alternative de qualité aux business schools

Entités universitaires, les Instituts d’administration des entreprises (IAE) ont vécu dans l’ombre des business schools pendant six décennies. Ce temps-là est révolu ! Car ce réseau s’affranchit. Et ça n’est pas sans gêner les écoles privées.

Breaking news ! Mardi 24 septembre, 14 h 47. La Conférence des grandes écoles (CGE) vient de se prononcer contre l’entrée des Instituts d’administration des entreprises (IAE) en son sein. C’est encore officieux, mais c’est une vraie fin de non-recevoir opposée à Éric Lamarque, président du réseau des 35 IAE. Un couperet. Dans le landernau de l’enseignement supérieur, cette information va susciter des réactions. Dans d’autres sphères, on pourrait parler de « rififi » ou de « far west » ! « Les structures étatiques en management ne pourraient pas l’intégrer quand c’est possible pour les écoles d’ingénieurs, s’agace Éric Lamarque. Les business schools dictent leurs lois. Je ne peux que le constater. C’est une mesure discriminatoire. Les IAE dérangent l’ordre établi dans un contexte de crispation du modèle des petites écoles. »

Genèse d’un succès

Il n’y a pas qu’HEC, l’Essec ou bien encore l’ESCP Europe (qui va bientôt fêter ses 200 ans d’existence) qui forment les cadres sup’ de demain, les pros du management et du marketing, ceux qui jongleront avec les customer relationship management (CRM), autrement dit la gestion de la relation client… Créés dans les murs des universités au milieu des années 1950 par Gaston Berger (philosophe, il assure la direction générale de l’enseignement supérieur au ministère de l’Éducation nationale, il est du reste le père du chorégraphe Maurice Béjart), inspiré par le modèle anglo-américain des masters of business administration (MBA), les Instituts d’administration des entreprises (IAE) ciblent dès l’origine – bien avant la mode – la double compétence. Le public visé : les scientifiques, des médecins, des sociologues ou autres littéraires auxquels fait défaut la culture managériale. Et ça marche !

Plus de 500 000 diplômés ont été au total recensés en 2018. Au fil des décennies, le maillage territorial s’est densifié. De douze créés en deux ans à peine – le premier a été implanté à Marseille à la fin des années 1950 –, ils sont 35 en 2019 – les deux derniers intégrés sont Versailles et Angers. Et peut-être davantage dans les mois à venir. Le réseau entend renforcer sa présence dans les territoires d’outre-mer. Et surtout, le catalogue de formations a pris de l’épaisseur. Comptabilité, marketing, ressources humaines, audit, finances, entrepreneuriat, systèmes d’information… au total, 856 cursus sont dispensés. Avec 313 M1 et 568 M2 – ou plus exactement parcours de M2 –, le master d’administration des entreprises (MAE) demeure le navire amiral du réseau. Au dernier pointage réalisé à l’occasion d’une enquête d’envergure conduite par la Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 37 % des effectifs étudiants sont en licence, 61 % en master et 2 % en doctorat. En valeur absolue, 30 000 jeunes préparent actuellement un master.

La visibilité encore en demi-teinte

Cathy Kienner a 28 ans. Elle a décidé de reprendre les études. Le marketing numérique l’intéresse, pour accompagner le développement de sa petite entreprise baptisée Pétale douceurs fleuries, des pâtisseries aux fleurs comestibles commercialisées uniquement sur le Net. Ce sera le master 2 e-marketing et stratégie numérique de l’IAE de Strasbourg. « IAE ? s’interroge pourtant Cathy Kienner. Ce sigle ne me parle pas du tout, C’est l’offre de l’EM Strasbourg, dotée d’une bonne réputation qui m’a séduite. L’effet carte de visite a remporté ma décision. » Cathy Kienner attend avec impatience la remise de diplôme qui aura lieu en mars 2020. En attendant, elle a déjà un contrat à durée indéterminée en poche, au sein de l’entreprise qui l’a accueillie pour son alternance, la confiserie Adam. L’intérêt de son master ? « Outre mon emploi, les compétences techniques et stratégiques acquises, la confiance en soi, le côté académique qui m’a fait découvrir une façon de construire les choses… des apports positifs dans tous les domaines, personnel et professionnel. »

Certes, le statut de l’IAE de Strasbourg est quelque peu particulier en raison de cette cohabitation avec la business school, mais cette histoire résume à elle seule le drame des IAE, rebaptisés depuis deux ans environ « écoles universitaires de management ». La visibilité pèche. Le master 2 e-marketing et stratégie numérique est-il porté par l’EM Strasbourg ? Par l’IAE ? Par les deux ?

Pourtant, le réseau se renforce d’année en année, avec une charte commune. Sans gommer les particularités régionales, il parle plus souvent d’une seule voix – ce sera le cas à l’Agora des IAE, au tout début du mois d’octobre. Le réseau s’affiche aux grands rendez-vous internationaux et nationaux. Et ce devrait être davantage encore le cas lors de la prochaine campagne de Parcoursup : ils ne seront plus noyés dans la masse des licences, un onglet spécifique leur sera dédié. Un coup de pouce bienvenu du ministère de l’Enseignement supérieur à des établissements qui remplissent leur office. Telles sont les conclusions du BSIS (Business School Impact System), développé par Michel Kalika, pour le compte de la Fnege. Cet outil a vocation à mesurer l’impact d’un établissement sur son territoire, en termes de développement économique, éducatif, financier et pour la recherche. Un outil qui fait foi. Dix-neuf écoles françaises l’ont utilisé, 43 au total. Et donc, en supplément, 34 IAE.

Un impact réel et bénéfique sur l’économie

Deux milliards d’euros. Entre les dépenses des étudiants, les ressources mises à disposition des entreprises, etc., tel est l’impact financier total des IAE sur leurs territoires respectifs. Au-delà de ce chiffre macroéconomique, comment ça se passe pour les étudiants, concrètement, sur le terrain ? 72 % des diplômés ont trouvé un emploi dans les six mois – dont 38 % à l’issue des cours, du stage ou de l’alternance. Les sceptiques mettent toujours en doute la nature du travail décroché. Les statistiques ne sont pas qualifiées. Mais ce constat vaut autant pour les autres établissements du paysage de l’enseignement supérieur. La CGE affiche un taux net d’emploi à six mois de 89,5 %. Delta, il y a. Tout comme pour les frais d’inscription.

La professionnalisation est inscrite dans l’ADN des IAE. Plus de 18 000 étudiants des IAE ont réalisé en 2018 des stages en entreprises, soit environ 6 000 équivalents temps plein (ETP). Durée moyenne des stages en licence : 2,3 mois. En master : 4,7. Et c’est sans compter l’apprentissage.

« Les IAE n’ont plus de complexes »

À la tête de l’IAE d’Aix-en-Provence, Virginie de Barnier aimerait pouvoir pousser les murs davantage encore – des travaux pour créer quatre salles de classe supplémentaires vont commencer. « En audit, en systèmes d’information, nous sommes contraints de refuser d’excellentes candidatures, faute de places, quand les entreprises sont prêtes à en prendre trois ou quatre fois plus. » L’imbrication avec le monde de l’entreprise est permanente. Pour preuve, la création à l’IAE de Metz de toute une filière en gestion du patrimoine immobilier, à la demande de la Fédération nationale de l’immobilier (Fnaim), du bac + 3 jusqu’à la chaire. Idem pour le management hôtelier, avec les acteurs régionaux cette fois. Et demain avec des mutuelles pour la transformation numérique. « Les IAE n’ont plus de complexes, témoigne Julien Husson, à la tête de la structure mosellane. À Metz, le choix a été de se centrer sur la recherche à fort impact managérial, qui part d’une demande sociale, du terrain. C’est important d’être ancré dans le privé. Avec notre activité de formation, l’IAE est un acteur économique du territoire. » Avec tous les atours en vigueur dans les business schools notamment. Un CRM est développé, un service relations entreprises a été créé, avec trois salariés pour les prospecter. « C’était un gros mot, il n’y a pas si longtemps. Place au nouveau management public. » Les Junior entreprises fleurissent aussi. On en compte dix. Les connexions avec le monde économique se font à tous les étages. Ainsi, découpé en bloc de compétences, le master en management des entreprises (MAE) de l’université Savoir-Mont-Blanc a inséré une certification très précise des entreprises, le PMI (pour Project Management Institute). L’accent est mis sur les soft skills. L’efficacité du Club des entreprises a été saluée par le prix national insertion formation. Un catalogue à la Prévert.

Le constat est limpide : les frontières s’effritent entre les deux systèmes, business schools d’un côté, IAE de l’autre. Ils se partagent souvent les mêmes enseignants. Et les écoles de commerce n’ont eu de cesse de développer la recherche pour une plus forte exposition à l’international. Virginie de Barnier en est convaincue : « Dans 20 ans, [les frontières] auront même totalement disparu. Il n’y a qu’à voir comment l’Inseec a accolé un U à son nom ! » Et l’énergique directrice de l’IAE d’Aix confesse avoir reçu, de deux écoles, la proposition de fusionner. Deux questions s’imposent : combien de temps encore la Conférence des grandes écoles (CGE) pourra-t-elle refuser l’accès aux IAE, dans un tel contexte ? Et nier la qualité de la formation de ces écoles universitaires de management… surtout que certaines peuvent se prévaloir de quelques galons, comme la double accréditation internationale Amba-Equis de l’IAE d’Aix-en-Provence ? Combien de temps ?

Muriel Wolski

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