Effet des générations Y, Z ou pas, le « non » se démocratise en entreprise. On l’apprend même dans les business schools. C’est dire ! Tendance donc ? À une ou deux conditions près.

Séquence souvenir. Paul Courtaud est un jeune patron d’entreprise. À tout juste 25 ans, il a déjà monté trois boîtes. L’actuelle : Néobrain, spécialisée dans l’intelligence artificielle au service de la détection de talents et de la montée en compétences. Et, dans sa jeune carrière, un « non » lui est bien resté en mémoire, comme un grain de sable capable de gripper une mécanique pourtant bien huilée. « La société comprenait une salariée, particulièrement investie, engagée. Avec un bilan positif. Elle était au top ! J’ai voulu la faire devenir associée. Elle a répondu « non » ! Pas envie de plus. Pas envie de remettre en question son équilibre familial. Ce qui a semé une graine qui a détérioré la relation. L’état d’esprit s’est dégradé. Je proposais clairement une échelle. Ce refus m’a perturbé. Elle a fini par partir. » Un cas parmi tant d’autres d’un « non » nocif.

Une révolution culturelle ou générationnelle

Pas facile de dire non ! Et pas toujours facile non plus de recevoir le non ! Mais il va falloir s’y faire. Didier Pitelet, CEO de Henoch consulting, expert chevronné en management et communication, vient de consacrer un livre à ces trois petites lettres, La révolution du non (éditions Eyrolles). L’émergence d’un mouvement. « Voici trente ans, le ou la salarié.e était docile, même s’il.elle n’en pensait pas moins, commente celui qui est à l’origine du concept de la marque employeur. Avec la génération Y, on peut noter une fracture. Elle a importé de l’individualisme dans l’entreprise, simple prolongement de la société civile. La tendance de fond à vouloir remettre en question l’ordre établi quand il n’est pas exemplaire est perceptible. Il n’y a qu’à regarder l’explosion des abandons de poste, avec les zèbres (les QI supérieurs à la moyenne, d’au moins deux écarts types). L’entreprise est un concept collectif qui se heurte à la montée en puissance de l’individuel. De quoi ébranler le modèle d’organisation des entreprises. De quoi impacter le management. » À poser le sujet, on s’aperçoit qu’il est loin d’être anodin.

Condition sine qua non

Loin d’être léger, le « non » peut se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes. Autre séquence souvenir. Avant de piloter un cabinet conseil baptisé Ethikonsulting et d’intervenir à l’Essec, Isabelle Rey-Millet a été responsable de promotion des ventes chez Lafarge. Elle a su écouter un collaborateur de terrain qui a dit non au nouveau process industriel d’uniformisation – et donc a priori de réduction des coûts – de la taille des palettes dédiées à recevoir des enduits de façade. Trop larges, elles ne rentraient plus dans les fourgonnettes des entreprises en bâtiment, leurs clients, avec, à la clé un manque à gagner bien supérieur à l’économie réalisée avec les dimensions des palettes. « Savoir dire pourquoi non est essentiel, explique celle qui se définit elle-même comme une rebelle du management. La forme est alors plus importante que le fond. Si le manager à qui s’adresse ce refus l’interprète comme une atteinte portée à son ego, une contestation de son autorité, alors on peut rentrer dans le mur ! »

Dire non, ça s’apprend !

« Il n’y a pas de bonne entreprise qui n’accepte pas le non, résume Olivier Staebler, Head of Design chez Ippon technologies, société de conseil dans le domaine des systèmes d’information, même si la vision hiérarchique persiste encore. Ça s’apprend avec l’expérience. » Et même, ça s’apprend, tout court. Il n’y a qu’à regarder les sites Internet de certains établissements d’enseignement supérieur. « Savoir dire non en gardant des relations positives » pour Skema business school, « Savoir dire non à un candidat » chez Kedge ou bien encore y voir une séquence sur le canal de Xerfi, signée de Frédéric Fréry, d’ESCP business school… Professeur à Kedge, Arnaud Lacan l’a inscrit au programme de ses interventions : « Les jeunes sont beaucoup plus dans la relation de pair à pair, explique-t-il. Aussi, le non est-il mieux accepté. Charge à nous de leur apprendre à mettre les formes, à se situer dans le respect de la performance de l’entreprise. Et, aux plus anciens, à écouter et à ne pas tomber dans le travers du symptôme d’hubris, à ne pas devenir intolérants à la contradiction. » Bref un créneau pour les formations initiale et continue.

Murielle Wolski

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