Docteurs et doctorants en entreprise : ça ne matche pas encore très bien !

Le doctorat peine à se faire une place dans le monde de l’entreprise. Et, avec une recherche académique en mal de capitaux, l’horizon des docteurs apparaît parfois sombre. Mais heureusement, les lignes bougent. Un peu.

Stéphane Gendron a le sourire. Sa petite entreprise, Transpod, se porte plutôt bien. Son créneau ? Le transport à plus de 1 000 km/heure dans un tube sous vide d’air, dans la lignée du projet Hyperloop promu par Elon Musk, co-fondateur et PDG de Tesla. Objectif pour le premier chiffre d’affaires – l’entreprise a été créée en 2019 –, 500 000 euros. Et déjà, il cherche à recruter cinq docteurs d’ici juin pour son site de Limoges qui compte déjà une dizaine de salariés. Pas de quoi lui mettre la pression. Cinq à dix curriculum vitae lui parviennent chaque semaine. « Nous n’avons même pas besoin de déposer une offre d’emploi, constate Stéphane Gendron, ingénieur de formation. Nous croulons sous les candidatures. »

Intermittents de la recherche

Nec plus ultra académique, le doctorat vient ponctuer huit ans d’études supérieures en université. Le saint-Graal ! En 2018, plus de 71 000 étudiants ont relevé le défi (voir encadré). Ce chiffre s’étiole (-6,8 % de doctorats délivrés en 2016 ; – 9% de doctorants en sept ans). Et les dernières projections du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche et de l’Innovation (avril 2018) voient se profiler un recul de 13 % entre 2016 et 2026. Auteur du blog universités2024, Jean-Michel Catin parle d’un « système à bout de souffle ».

En cause ? Les conditions d’insertion des docteurs. La rencontre avec le monde de l’entreprise privée peine à se faire. D’après une autre Note d’information de juin 2019, le secteur académique reste le premier employeur des docteurs (49 %). La R&D en entreprise emploie 16 % d’entre eux tandis que 35 % trouvent un emploi en dehors du secteur académique et de la recherche. « Ma thèse finalisée, je pensais que le sujet des liens sociaux à l’ère du numérique séduirait les entreprises, commente Yann-Maël Lahrer, fondateur d’Okay Doc. Qu’il y aurait plus d’entreprises à m’accueillir. Les docteurs sont nombreux à prendre les postes qu’ils trouvent, sans rapport avec leurs recherches. On dit d’ailleurs qu’il faut savoir faire le deuil de sa thèse. » À cette expression, les responsables des laboratoires de recherche partenaires de Transpod – IRCER* et XLIM** – préfèrent celle « d’intermittents de la recherche, rapporte Stéphane Gendron. Leurs docteurs sont malheureusement habitués à des missions courtes, des contrats à durée déterminée de 12 à 18 mois. Pourquoi cette démarche de proposer des CDI – comme Transpod le fait actuellement – reste une exception ? C’est un gâchis de talents. »

Une situation ancienne

Si les statistiques manquent pour étayer le discours, le ministère a trouvé quand même bon de rappeler, dans un arrêté de 2016 qui fixe le cadre national du doctorat, la nécessaire préparation à l’insertion professionnelle post-doc, dans le privé comme dans le public. Une journée nationale du doctorat – le 18 juin – a même été créée en 2018. Sélect, ce diplôme manque de visibilité en France, contrairement à ce qui se passe Outre-Rhin. Les entreprises le méconnaissent. Et la situation n’est pas nouvelle. Travailler la notoriété est l’une des missions de l’Andes (Association nationale des docteurs) qui s’apprête à fêter… ses 50 ans. « Les docteurs sont souvent perçus comme inférieurs aux ingénieurs, constate Jean-Jacques Robert, membre du conseil d’administration. Au mieux, au même niveau. »

Les docteurs font front. Pour preuve, la création d’OKay Doc qui veut développer des ponts entre docteurs et entreprises. « L’expertise a une valeur, à vendre sous forme de mission », explique son fondateur, Yann-Maël Lahrer. D’autres initiatives ont vu le jour, comme PhDTalent, à l’origine du plus grand forum mondial de recrutement de jeunes docteurs et de doctorants. En 2019, 5 000 phD ont pu rencontrer 150 entreprises, dont deux tiers de start-up et PME, et un tiers de grands groupes. « À qui s’adresser ? Au collège doctoral ? à l’école doctorale ? Au CNRS ? Les recruteurs s’y perdent, explique Florian Andrianiazy, directeur général. D’où l’intérêt d’un guichet unique. Il y a dix ans – date de lancement PhdTalent, la recherche ne faisait pas partie du scope des entreprises, en dehors du champ industriel. Mais les choses évoluent. »

Des raisons d’espérer

« L’Etat joue le jeu, explique Stéphane Gendron, avec notamment des mécanismes sous-utilisés d’allègement de charges. De 47 %, le taux passe à 10 %. » Et l’inscription du doctorat dans le Répertoire national des compétences professionnelles devrait accroître cette lisibilité. « Dans la société du savoir qu’est la nôtre, on ne cesse jamais d’apprendre. Chercheur un jour, l’envie d’apprendre est chevillée pour toujours. C’est ça que les entreprises achètent », ponctue Reynald Seznec. Et il en connaît précisément les enjeux. Il a été à la tête de Thales Aliena Space.

*IRCER : Institut de recherche sur les céramiques
**XLIM : Institut de recherches pluridisciplinaires

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