L’ABC des master(e)s

Se former tout au long de la vie. La formule est bien connue. Mais de l’envie à la concrétisation, le parcours est parfois semé d’embûches. À commencer par la première difficulté, se repérer dans cet imbroglio de libellés, très voisins. Focus sur la famille master(e)s and Co.

Diplômé de Centrale Nantes, Louis Klépal affiche un parcours brillant. En tout juste huit ans et trois entreprises (Schneider Electric, TUV Rheinland AG, Shift energy Japan), il a gagné de beaux galons. Pour autant, entre son master of science décroché en double diplôme à l’université privée Keio de Tokyo et son diplôme d’ingénieur valant grade de master… il y perd un peu son latin. Est-ce un master of science ? Peut-il le traduire tel quel sur le réseau social LinkedIn ? A contrario, les choses sont claires pour Kladji Dinushi qui boucle son mastère spécialisé business development et clients grand compte à Neoma business school. Là encore, une trajectoire efficace, avec un master 1 entrepreneuriat de Rennes 2 et la business school. « Pas besoin de diplôme d’État quand on ne veut pas travailler pour… l’État. Le MS fait partie de l’élite. Beaucoup plus reconnu par le monde de l’entreprise, ce cursus permet d’avancer. Et qui dit titre du Registre national des certifications professionnelles (RNCP), dit reconnaissance de l’État. » Interrogations ou méprises de ces deux jeunes en disent long sur la difficile grille de lecture de l’enseignement supérieur tricolore. Et tout particulièrement autour des master(e)s. « C’est une source de confusion fréquente », témoigne Géraldine Cellier, responsable des accréditations auprès de la Conférence des grandes écoles (CGE). Bien consciente de cette limite, la CGE a d’ailleurs récemment réalisé un sondage pour en mesurer l’impact. Salariés ou pas, les candidats intéressés s’autocensurent.

Halte aux confusions. Voici l’abécédaire des master(e)s, l’explication des termes incontournables, à consulter au moment de choisir un cursus – tant en formation initiale que continue.

Accréditations. Ce terme a pris de plus en plus d’importance dans le paysage de l’enseignement supérieur français. Avant, seul le diplôme comptait, avec sa reconnaissance de l’État. Avec la globalisation du marché de la formation sont apparues les accréditations. Ce sont autant de regards extérieurs portés sur nos établissements ou nos cursus, autant de bonnes et mauvaises notes attribuées. Rien du côté des écoles d’ingénieurs, mais on en compte trois dans la sphère des business schools. Label américain, l’Association to Advance Collegiate Schools of Business (AACS) passe au crible la totalité d’un établissement, tout comme EQUIS (European Quality Improvement System) pour l’Europe. Seul l’AMBA (The Association of MBA) scrute un master, le célébrissime master of business administration (MBA). Les business schools se sont lancées dans une véritable course à l’échalote. C’est à celle qui en obtiendra le plus, d’accréditations ! Seules 1 % des écoles au plan mondial proposeraient les trois.

Son intérêt ? Sans velléité de tracer sa route à l’international, l’accréditation revêt peu d’utilité. Les conventions collectives n’en tiennent pas compte.

Conférence des grandes écoles (CGE). Acteur de poids dans les débats sur l’évolution de l’enseignement supérieur, la conférence de grandes écoles (CGE) ne regroupe pas moins de 227 écoles (153 écoles d’ingénieurs, 42 écoles de management, 32 écoles d’autres spécialités comme celles d’architecture, par exemple). Mastères spécialisés et master of science sont nés de la CGE. Ce sont des labels déposés. Des marques, l’une très franco-française, l’autre à la sonorité internationale. Pas moins de 600 formations sont actuellement accréditées par la CGE.

Et demain, la CGE comme organisme accréditeur ? L’idée fait son chemin. Les écoles sont nombreuses à attendre d’elle qu’elle se montre plus active à l’international. La décision n’est pas encore arrêtée.

Grade. Avant 2002 et l’adoption du schéma européen LMD (pour licence-master-doctorat), point de grade ! Business schools d’un côté, écoles d’ingénieurs de l’autre, et université, les trois systèmes étaient bien étanches. Le LMD a rebattu les cartes. Le grade de master est l’atout obtenu, à cette occasion, par les grandes écoles – de commerce et d’ingénieurs. Le programme grande école des premières, le diplôme d’ingénieur des secondes sont reconnus au degré master – soit bac + 5. En 2018, quelque 34 000 ingénieurs ont obtenu un grade de master.

Actuellement, en coulisses, les unes et les autres cherchent à obtenir la même avancée pour leurs bachelors (à bac + 3). Un autre combat.

Master : Le « M » du sigle LMD, c’est lui. Bac + 5, le master est un diplôme d’État, délivré par les seules universités. Voilà pour la théorie. La réalité est un peu plus nuancée. 45 écoles d’ingénieurs sont internes aux universités. Et l’École de management (EM) de Strasbourg arbore les deux casquettes, entité universitaire et grande école. Résultat : ces établissements sont habilités à délivrer des masters. Et, associées à une université –c’est de plus en plus fréquent –, les business schools ou les écoles d’ingénieurs peuvent proposer un master. À sa création, en 2002 avec la réforme du LMD, le master était orienté soit recherche, soit professionnalisant. Cette segmentation est tombée en désuétude.

Mastères spécialisés (MS). Marque déposée par la CGE en 1983, dotés de 350 heures de cours, les mastères spécialisés sont une brique supplémentaire – généralement de 12 mois – postbac + 5. Bac + 6 officieux, il n’a aucune reconnaissance de l’État. C’est un diplôme d’établissement. « Pour être accrédité, l’école doit nous apporter la preuve que le cursus répond aux besoins des entreprises, à une niche », explique Géraldine Cellier, responsable des accréditations de la conférence des grandes écoles (CGE). Les mastères spécialisés visent des domaines très ciblés, étroits. Deux exemples : MS « contrôles non destructifs » à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon. MS « eau potable et assainissement » à l’École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg. 401 MS sont ouverts en 2018. Entre nouvelles accréditations et retraits – de 30 à 50 chaque année –, ce chiffre reste à peu près stable. L’un des tout derniers à ouvrir en cette rentrée 2018 : le MS data science de Sigma, proposé en alternance. « Obtenir un label de qualité est indispensable, souligne Nicolas Gayton, porte-parole de l’école, pour une meilleure lisibilité. On ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. »

« Ce format constitue un creuset pour tester des formations, explique Marc Rennes, directeur de l’Insa de Strasbourg, directeur de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI), avant d’en faire ultérieurement une spécialité du diplôme d’ingénieur. » L’absence de reconnaissance par l’État ? « Pas un frein, pour Séverine Delavernhe, chargée des nouveaux programmes à l’Estaca, même plutôt une qualité, car l’agilité est plus grande. »

Aucune contrainte ne pèse en matière de langue étrangère, d’où la réputation d’un diplôme franco-français. « Pour obtenir un recrutement international, HEC a basculé ces mastères spécialisés en master of science, explique Julien Manteau, directeur de la stratégie et du développement, sans autre changement. Deux MS persistent, ceux connectés à un écosystème français, la culture pour l’un, le droit pour l’autre. »

Master of business administration (MBA). La diva des masters. Créé au tout début du xxe siècle aux États-Unis, ce cursus – à l’entrée très sélective et destiné aux cadres – a conquis l’Europe, et la France en particulier. Le territoire compterait quelque 80 masters of business administration. Le conditionnel s’impose : n’importe quelle école, reconnue ou pas, a la capacité d’en monter un. Ni le nom ni la marque ne sont protégés. Pour exister sur l’échiquier mondial de la formation, une école ne peut s’en passer.

Libellé master – sans « e » –, le MBA ne bénéficie d’aucune reconnaissance de l’État. Et si les Anglo-Américains le préparent souvent après un bac + 3 et quelques années d’expériences professionnelles, certaines écoles françaises le proposent en formation initiale, à enchaîner après un bac + 5. Généraliste sur le marché américain, il est de nature à se révéler spécialisé dans l’hexagone. Deux exemples : le MBA big data management et processus décisionnel de l’ESLSCA. Le MBA wine & spirit business à Burgundy school business (BSB).

Une accréditation à tout prix ? Nécessaire si l’objectif est de trouver un emploi à l’étranger ou dans les sociétés du CAC 40, elle a moins de poids sur le marché franco-français. Naguère club très fermé, le MBA s’ouvre. Se démocratise. Suivre un MBA n’est pas systématiquement synonyme de budgets colossaux. De 66 000 euros à HEC, la facture s’abaisse à 32 000 euros chez Skema, à 25 000 euros du côté de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) d’Aix-Marseille, contre 6 300 euros « seulement » à l’IAE de Rennes. Le ticket d’entrée tombe même à… 261 euros en formation initiale à l’IAE de Gustave Eiffel.

Master of science – MSc. Spécialisée en modes de transport, déjà dotée de mastères spécialisés, l’Estaca réfléchit à développer son portefeuille de master of science, à l’horizon 2020-2021. L’objectif ? S’attaquer au marché international. Anglo-américain par excellence, ce libellé est à même d’attirer et de capter une clientèle étrangère – le marché français est saturé, l’international reste le dernier levier de développement des écoles. « L’attitude de Donald Trump et le Brexit reportent sur l’Europe un surcroît de candidatures », souligne Odile Letrillart, directrice des MS et MSc part-time pour Neoma business school. Dispensés à 50 % minimum dans la langue de Shakespeare, de 18 mois, les MSc s’appuient davantage sur le terrain. « Nouveau packaging pour le traiteur Lenôtre, challenge marketing pour L’Oréal ou Coty, on demande aux entreprises de nous confier des cas concrets », détaille Anne-Sophie Courtier, directrice des MS/MSc full-time de Néoma.

Subtilité importante. La marque déposée est exactement : master of science – MSc, les deux accolés. « MSc tout seul n’est pas protégé, souligne Géraldine Cellier de la CGE. Acronyme international, il ne nous appartient pas. » Idem pour master of science. Les écoles en jouent, même membres de la CGE. Aussi, Géraldine Cellier appelle à la vigilance des candidats. « L’établissement doit être en mesure d’identifier l’arrêté et la date de parution au Journal officiel qui spécifie la création de tel ou tel diplôme. » Créés en 2002, les masters of science – MSc – ont doublé en six ans à peine. Le paysage de l’enseignement supérieur en compte aujourd’hui 125. Le public cible ? Des bac + 4, et à titre dérogatoire des bac + 3 – environ à 30 %.

« Élément de complexité, le master of science américain reste très théorique, souligne Julien Manteau d’HEC. Or, ce diplôme en France se veut professionnalisant. On a forgé notre propre terminologie sans en reprendre le contenu. » D’où le besoin de bien préciser les contours au public étranger. Enfin, fréquemment proposé en MSc, le contrat de professionnalisation n’est accessible aux internationaux qu’à condition de justifier d’un an sur le sol français.

 

Murielle Wolski

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