Réforme de la formation professionnelle : la nécessaire mue de ses acteurs​

Une réforme estimée par beaucoup comme très confuse…
Une réforme estimée par beaucoup comme très confuse…

Au creux de la vague ?

Au moment où les négociations gouvernementales reprennent avec le gouvernement d’Edouard Philippe, les acteurs de la formation professionnelle tirent les leçons de la réforme de mars 2014. Une source d’inspiration…

Lui, c’est le goût. Ingénieur agronome, Antoine Gambart travaille pour Nactis Flavours. Située à Bondoufle, cette petite et moyenne entreprise, spécialisée dans les arômes pour l’industrie agroalimentaire mais aussi pour la parfumerie, compte aujourd’hui plus de 200 salariés. Et en dix ans, Antoine Gambart a gravi tous les échelons pour figurer aujourd’hui parmi les têtes dirigeantes de l’entreprise. « En comité de direction, la finance est au cœur des sujets », commente ce directeur d’une busines unit, forte de 40 salariés. « Et, par essence, cette problématique est transversale. J’avais besoin d’une vision plus avancée, plus poussée pour me sentir à l’aise, maîtriser les agrégats en jeu, savoir poser les bonnes questions au bon moment… » Un échange avec les ressources humaines, et banco ! Antoine Gambart est inscrit au programme de formation continue en finance de l’ESCP-Europe, l’un des établissements phares en France. Une séquence de formation prise à 100 % en charge par l’entreprise. Un dossier « rapidement plié ». « Heureusement, commente Antoine Gambart, que l’entreprise a assuré. Faute de temps, ce serait un frein de devoir tout faire. On se contenterait de ce que l’on a, sans chercher une montée en compétences. »

De profundis le DIF !

Tous les salariés n’ont pas cette chance. « Pas facile de s’y plonger. Quand on regarde l’éventail, c’est assez confus », reconnaît Anita Avisse, ancienne responsable de projet à l’international pour le compte de Vivarte (groupe multimarques en vêtements et chaussures). 90 000 entreprises, 17 000 formateurs indépendants… Deux chiffres qui aident à prendre la mesure du labyrinthe de la formation professionnelle, de cette nébuleuse. Et la dernière réforme du 5 mars 2014 a modifié complètement le paysage, balayant le Droit individuel de formation (DIF), vieux de 11 ans à l’époque, pour introduire le Compte personnel de formation (CPF).

Le retard français

Avec une réforme tous les cinq ans en moyenne, à peine les salariés ont-ils le temps de se familiariser avec la nouvelle mécanique qu’elle change. Un effet «shaker» qui déboussole. « Si l’environnement règlementaire n’est pas stable, si les réformes sont trop nombreuses, entreprises et salariés ont peu de temps pour expérimenter et trouver les ajustements. Or, entre l’idée de suivre un cursus et la concrétisation, six bons mois sont nécessaires », explique Catherine Boiteux, directrice de la formation et du développement RH pour Amplifon, société italienne spécialisée dans les appareillages auditifs des malentendants – leader mondial sur son marché. Sur les quelque 1 000 salariés d’Amplifon, seuls deux ou trois ont activé le CPF, ce quota d’heures acquis par le salarié ou le demandeur d’emploi tout au long de sa vie active. Et point important, ce «pécule d’heures» est transférable. Changer d’employeur ne remet pas les compteurs à zéro.

Seul un tiers de la population active française bénéficie chaque année d’une action de formation. Avec un tel score, la France est très loin derrière ces voisins européens – ils sont 56 % au Royaume-Uni à le faire, 53 % en Allemagne. Dans un rapport publié en décembre dernier, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pointe les failles du système français. Or, la formation professionnelle est un élément clé de la vitalité économique. On parle de «sécurisation des parcours». Cette problématique est loin d’être anodine dans notre société actuelle. Selon le cabinet McKinsey Global Institute, à l’horizon 2020 – c’est demain –, et sans aucune action volontariste, 2,3 millions d’actifs non qualifiés se trouveront sans emploi tandis que 2,2 millions d’emplois exigeant au minimum un niveau Bac ne seront pas pourvus. Véritable quadrature du cercle ?

Un catalogue en berne ?

« Les années de réforme ne sont jamais bonnes. Les entreprises sont attentistes », souligne Mathilde Bourdat, experte Cegos du management de la formation. Et ce n’est pas Jean-Marc Dedulle, directeur du département formation continue de Grenoble INP qui dira le contraire. « Cette opération a mis un sacré bazar dans leur tête, explique-t-il. Elles ont attendu de voir comment ça allait se passer, avec des reports de leur plan de formation. Le creux est palpable. Aussi, a-t-on dû décaler notre rentrée en 2015 de mars à septembre. Et l’essoufflement des formations longues est également à noter. » En 2015, comme en 2016, le marché est atone, et une timide reprise se fait sentir depuis la rentrée 2017. « La réforme a engendré une baisse préjudiciable de l’investissement dans la formation, et une bureaucratisation croissante pour le secteur de la formation, faute d’un réel portage politique », souligne la Fédération de la formation professionnelle (FFP).

« Si les demandes restent à peu près stables, les désistements sont vraiment très nombreux. Bien plus élevés qu’avant », commente à son tour Jérôme Rive, à la tête de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Lyon – les universités sont aussi des acteurs de la formation continue. « L’individu y met beaucoup. La frustration générée est colossale pour les salariés qui font toutes les démarches. Les individus qui maîtrisaient n’y comprennent plus rien. »

Aussi, les organismes de formation ont-ils été contraints de s’adapter et d’apporter les réponses nombreuses. « Mes équipes reçoivent elles-mêmes une formation », assure Laurent Amice, directeur de développement de la formation continue au sein de l’Université technologique de Troyes (UTT). « Pour assumer ce rôle de conseil par rapport à l’ingénierie pédagogique, par exemple, mais pas seulement. Dorénavant, des similitudes sont à noter entre la vente d’une formation et celle d’une voiture. Il faut vendre le financement qui va avec… » L’UTT a aussi étoffé son personnel dédié de quatre salariés.

Les catalogues ont été retravaillés. Certains ont subi un régime amincissant. A Cegos, leader mondial, fort de plus de 90 ans d’expérience, toutes les certifications n’ont pas été reconduites. Par ailleurs, les formats ont été revisités, plus courts, pour mieux coller au plafond de 150 heures du CPF. « On rentre directement dans le sujet, explique Mathilde Bourdat, avec un accompagnement préalable et à l’issu de la formation. » Le découpage des formations en bloc de compétences – et non plus en disciplines – a demandé parfois six mois, voire plus. C’est cette architecture qui s’impose dorénavant. Le module suivi par Antoine Gambart, directeur d’une business unit chez Nactis Flavours, est l’un des modules du programme plus général libellé «piloter la finance d’entreprise» de l’ESCP.

Et, au passage, Dominique Lemaire de l’Institut de formation aux affaires et à la gestion (IFAG) de faire un point sémantique. « Le terme de catalogue est impropre, trop connoté, or l’ADN de la réforme est de prôner l’individualisation des parcours. »

Un écrémage du marché ?

Président de l’organisme de certification ICPF & PSI, par ailleurs vice-président de l’Association de réflexion et d’échange sur la formation (AFREF), François Galinou tient les comptes. « Sur les 90 000 organismes de formation, 30 % sont en cours, 40 % n’ont fait aucune démarche, ni postulé au référencement pourtant nécessaire. Ce sont autant de prestataires écartés des mécanismes de financement de la formation professionnelle. Jusque-là, jusqu’à cette réforme du 5 mars 2014, seul le déclaratif comptait. Diriger un centre de formation sans connaître le droit s’y référant était tout à fait possible. Pour filer la métaphore, ça reviendrait à conduire une voiture, sans permis, sans code de la route. Nouvelle, l’obligation pour un organisme de formation de se faire référencer correspond à une vraie professionnalisation du monde de la formation professionnelle. »

Un coup de balai salué par beaucoup. « La dimension quantitative est dépassée. Elle se posait dans les années 60 ou 70, avec alors une incitation à créer des organismes de formation. Aujourd’hui, la problématique n’est plus celle du développement, mais de la qualité. Les connaissances ne doivent plus servir à rien », explique Jean-Philippe Cépède, directeur juridique du Centre Inffo, association sous tutelle du Ministère en charge de la formation professionnelle, expert qui décrypte l’actualité de la formation à l’échelle nationale, régionale et européenne.

Inscription à l’inventaire, enregistrement au Répertoire national des compétences professionnelles (RNCP), détermination des formations éligibles, donc qui donnent accès au financement… La loi de mars 2014 a mis en place des filtres pour séparer le bon grain de l’ivraie. Un millefeuille jugé par tous indigeste. Tout l’enjeu des nouvelles négociations lancées fin 2017 pour aboutir à une nouvelle réforme.

Murielle Wolski

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