Écoles d’ingénieurs : Généralistes vs spécialistes​

« Un profil d’ingénieur océanographe est recherché ? C’est justement ma spécialisation ! »
« Un profil d’ingénieur océanographe est recherché ? C’est justement ma spécialisation ! »

Débat caduc

Tous les voyants sont au vert pour ces étudiants amoureux des nombres. Minoritaires sur le marché, les généralistes n’échappent pas à cette embellie. Opposer les profils est une ineptie.

«L’atout maître du diplôme d’ingénieur français est assurément sa dimension généraliste. » Des propos récurrents dans la bouche des directeurs lors des journées portes-ouvertes de leurs écoles, dans des salons ou des colloques dédiés. Pourtant, « sur le million d’ingénieurs diplômés en France, tous âges confondus, 20 % se déclarent généralistes. Soit exactement 220 000 », explique Marie-Annick Channel, présidente du comité Observatoire des ingénieurs de l’IESF (Société des ingénieurs et scientifiques de France). Mythe ou réalité que cet ingénieur généraliste à la sauce française ?

Notion à géométrie variable

La photographie faite par l’IESF reflète bien le positionnement des écoles d’ingénieurs dans l’Hexagone. Sur les 205 recensées, seule une dizaine se revendique d’être généraliste. Qui sont ces écoles ? Réponse : les pionnières, les historiques, à savoir les différentes écoles Centrale – celle de Paris a vu le jour en 1829 –, les Mines de Nancy ou Saint-Etienne et sans oublier l’emblématique Polytechnique – créée en 1794. Mais, à scruter d’un peu plus près, la liste pourrait encore se réduire. En effet, le parcours à l’X s’étale sur quatre ans, au total : 3+1. Aux trois premières années indispensables pour décrocher le sacro-saint titre d’ingénieur s’ajoute obligatoirement un an au sein d’une école d’application – rebaptisée depuis peu école de spécialisation. Aussi, pourquoi parle-t-on encore d’ingénieurs généralistes en France ? Frédéric Meunier, directeur général de l’Efrei (Ecole d’ingénieurs généraliste informatique et technologies du numérique) répond du tac au tac, « pour éviter que des jeunes ne s’en écartent, de les faire fuir ». Une question de marketing pour rassurer les parents et séduire les indécis, pas encore fixés sur une filière. « Les étudiants ont peur de se cloisonner, commente Marion Ruciak, responsable du développement RH d’Advans group. Même si un vernis leur est donné avec une majeure, opter pour un cursus qui se prétend généraliste leur laisse le temps de peaufiner leur profil. » Des écoles oscillent entre les deux notions. L’Efrei se dit généraliste du numérique ou l’Estaca des systèmes de transport. L’Université technologique de Compiègne (UTC) s’affiche généraliste, sur la page d’accueil de son site internet et dans la parole de ses dirigeants, mais elle est aussi dotée de cinq spécialisations dont le génie des systèmes urbains, le génie biologique, ou bien encore l’ingénierie mécanique. « Cette notion de cursus généraliste, de plus en plus forte, est ambiguë », commente Philippe Sessiecq, depuis quelques semaines directeur adjoint des Mines Nancy, en charge des formations. De tout technique, tout scientifique, le programme défini par la Commission du titre d’ingénieur compte dorénavant environ 30% de « soft skills » : éthique, droit, économie… Un ton qui détonne avec la vision chinoise du cursus d’ingénieur focalisée sur la restitution. « On pourrait parler d’un mouton à cinq pattes, résume Grégory Vial, de Centrale Lyon. D’ailleurs, la notion «d’ingénieur augmenté» est de plus en plus fréquente. Recruter aujourd’hui un ingénieur ne revient pas à embaucher un produit fini – même si l’expression n’est pas très heureuse. Ces diplômés pourront anticiper les changements. »

La dichotomie généraliste versus spécialiste pour les ingénieurs va perdre de sa substance dans les années à venir. Le curseur va bouger. « La spécialité va se jouer au niveau du doctorat, soit à Bac+8, pour aborder une carrière scientifique et technique », annonce Etienne Craye, directeur de l’Esigelec, et par ailleurs membre de la commission formation et société au sein de la Commission des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI). «  Mais pas uniquement pour devenir un expert académique. Les établissements travaillent actuellement à développer le doctorat, plus orienté vers l’entreprise, tiré par une problématique industrielle. »

Les mains dans le cambouis ou pas

A l’heure de la course à l’innovation, de l’expertise aiguisée, les ingénieurs généralistes ont-ils (encore) une place sur le marché ? Opposer les deux modèles est une ineptie. Leurs trajectoires sont différentes. « Ce profil est très prisé des entreprises, explique Grégory Vial, professeur de mathématiques à l’école Centrale de Lyon. Sur le marché du travail, les projets sont de plus en plus transversaux. Transdisciplinaires. C’est en parfaite adéquation avec l’agilité acquise pendant les études dans les écoles généralistes. Ainsi, nos diplômés occupent-ils des postes qui ne sont pas forcément techniques, que l’on pourrait confier à des jeunes issus d’une business school. »

L’école des Mines de Nancy est un bon laboratoire pour observer les particularités et des uns et des autres : y cohabitent un cursus généraliste et deux spécialisés – l’un en matériaux et gestion de la production, un second en conception. « Le diplôme généraliste ne forme pas un ingénieur pointu sur un domaine scientifique, commente Philippe Sessiecq. Plus larges, les connaissances scientifiques d’un généraliste lui permettent de dialoguer avec n’importe quel ingénieur spécialisé. » . Leur accession à des postes de manager est plus rapide. Sitôt le diplôme, les salaires sont supérieurs. La noblesse du titre serait un cran au-dessus. « Tout est une question de prestige de l’école, reconnaît Christophe Caux, directeur des études de Sigma. Les diplômés d’écoles techniques vont rester plus longtemps affectés à des tâches d’exécution. Certains choisiront de développer une véritable expertise dans leur domaine de prédilection. »

Le plein emploi change la donne

L’expression a été remisée pendant longtemps. Dans le paysage des ingénieurs français, elle revient au goût du jour. Pour preuve les statistiques de l’édition 2017 de l’enquête annuelle de l’IESF qui pointent un taux de chômage à 3,9%, si on intègre les jeunes à la recherche d’un premier emploi. Et le taux chute à 2,8% pour la seule population de ceux ayant déjà travaillé. Or, d’après l’Organisation internationale du travail (OIT), une économie est en situation de plein emploi à moins de 5% de chômage. On y est.

Les quelque 33 500 ingénieurs diplômés chaque année sont à la fête. « Le marché de l’emploi cadres se porte bien, analyse Pierre Lamblin, délégué général de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC). Tous les feux sont au vert. C’est de bon augure pour les jeunes diplômés. Et les mieux lotis sont assurément les ingénieurs. Les recruteurs les recherchent. Un tiers des offres qui sont ouvertes concernent les ingénieurs, dont 40% destinés aux jeunes diplômés. »

Innovation, on ne parle que de ça. C’en est terminé des années marketing. Cap sur l’innovation. Tous les secteurs d’activité lorgnent en effet sur les ingénieurs, et rivalisent… d’ingéniosité pour les séduire, parfois très en amont. Concurrence oblige. Un exemple : Brandstorm. Créé par L’Oréal il y a 25 ans, ce challenge marketing d’envergure mondiale – ouvert initialement aux business schools, cible première du leader de la cosmétique – avait pour objectif de glisser des étudiants dans la peau d’un gestionnaire d’une marque internationale. Révolution en 2017. La cible s’est élargie aux écoles d’ingénieurs. La technologie a dorénavant une place de choix dans ce business game. Le groupe veut être un incubateur. Et c’est sans compter, pour citer Heidi Wenzler, directrice du recrutement de la branche L’Oréal Opérations, « l’augmentation des partenariats avec les établissements [d’ingénieurs] pour répondre au mieux à notre croissance et à nos nouveaux challenges, à savoir le e-commerce, le digital, le big data, l’industrie 4.0, le design packaging et le développement durable ». Le nombre de participants avoisine les 16 000. Et pour la prochaine édition, L’Oréal table sur 20 000.

A cor et à cri, les entreprises réclament des ingénieurs – et ce, quel que soit le secteur. Quel que soit le profil. Accenture, l’un des leaders du conseil, arpente l’Hexagone pour trouver ses futures recrues, à raison de trois séances par semaine. En 2017, Accenture va avoir recruté 1 500 salariés. 30% sont ingénieurs. « Depuis 2016, la pression est perceptible, souligne Florence Réal, directrice de recrutement Accenture. Il n’y en a pas assez. Et spontanément, ils ne se tournent pas vers les sociétés de conseils. Dans les mois à venir, les profils business vont être moins recrutés. » Et Etienne Craye de conclure : « Les ingénieurs n’ont jamais été aussi indispensables ».

Christelle Pradier, directrice de recrutement France chez Sopra Stéria

« La plasticité intellectuelle prime »

« Spécialiste ou généraliste, peu importe le profil de départ des ingénieurs. En 2017, je ne sais pas quels seront les métiers de nos ingénieurs dans seulement cinq ans. Aussi, la capacité à s’intégrer dans notre environnement métiers compte-t-elle avant tout. On n’achète plus un savoir, les technologies évoluant tellement vite. Donc le poids de la spécialité est de moins en moins prégnant. Une nouvelle ère de l’entreprise apprenante s’est ouverte. La capacité à interagir devient essentielle. La plasticité intellectuelle aussi.

Aucune spécialité bannie

Sopra Stéria va même plus loin en ouvrant ses recrutements à des ingénieurs riches de spécialités très variées, dans le cadre de reconversions. Chimie, physique, biotechnologies… peu importe le domaine de compétences de départ. Après deux mois de formation sur nos métiers, ils intègrent nos équipes projet. Le regard d’un ingénieur en océanographie est très pertinent pour parler modalités financières, par exemple. Ou d’un ingénieur mécanique pour l’industrie. Il n’y a pas – ou plus – d’orientation unique sur un métier. Une fois dans l’entreprise, c’est le début d’une aventure, avec une démarche plus active du collaborateur. Et à nous de les faire grandir.

Recrutements en masse

Le sujet est d’importance pour notre société. Pas moins de 2 700 nouveaux collaborateurs rejoignent notre groupe chaque année, tous à Bac+5, dont 70% d’ingénieurs. Des chiffres qui font de nous le premier recruteur de jeunes diplômés de France. Notre vocation d’entreprise de services du numérique (ESN), anciennement société de services en ingénierie informatique (SSII), est d’accompagner nos clients dans la transformation digitale – une activité offshore. Cette problématique-là se pose à la plupart d’entre eux. C’est un passage obligé. D’où ce volume de recrutements. »

Murielle Wolski

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