Formation continue : La double compétence manager-ingénieur encore sexy ?

La double compétence, double protection face à un marché de l'emploi serré ?
La double compétence, double protection face à un marché de l'emploi serré ?

Devenir un manager du futur

L’ingénieur qui voulait être manager. Un cas d’école de la double compétence. Mais aujourd’hui, le paradigme change. Car plus aucune fonction n’est épargnée par la technique et l’innovation.

Valérie N. – le nom a été changé par la rédaction –, 32 ans, est aujourd’hui directrice des achats division luxe chez un grand nom de la cosmétique française. Son bagage de compétences, acquis au fil des années, explique sa progression de carrière. Mais tout aura commencé par un cursus ingénieur mené à HEI, école d’ingénieurs généraliste post-Bac, rattachée avec l’ISEN à leur nouvelle bannière Yncréa Hauts-de-France, qui dépend de l’université catholique de Lille. Après cinq années brillantes, Valérie ponctuant chaque année par une place de major, cette dernière décide de poursuivre ses études à HEC. Un plus, lui dit-on en 2006, pour commencer une carrière grâce à un diplôme estampillé HEC et le réseau d’alumni qui l’accompagne. Ce sera donc un mastère spécialisé management de la supply chain et achats internationaux en 2007 qui catapulteront la même année notre jeune diplômée aux commandes d’un poste d’acheteur pour un grand groupe coté du CAC40. Ce parcours, dont raffolaient les recruteurs il y a une dizaine d’années en raison de sa rareté, s’est désormais démocratisé avec la course aux MBA et mastères spécialisés et avec la création de nouveaux formats tels que les BBA, DBA, les Executive Masters… D’ailleurs – et n’en déplaise à Carlos Ghosn qui regrette l’effet cloning en matière de recrutement – il n’est pas rare que Valérie recrute des profils qui ont acquis cette double compétence, parfois dans les mêmes grandes écoles.

Surtout, la double compétence ingénieur-manager demeure toujours en odeur de sainteté si bien que la vague de double-diplômes initiée il y a dix ans se perpétue encore aujourd’hui, à la différence que de nouvelles tendances émergent. La première concerne une nouvelle lame de fond qui touche l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur et consiste en l’accélération de la formation continue en tant que nouvelle source de revenu et de diversification des expertises, avec de nouveaux formats. La seconde tendance, comme le suggère le dernier baromètre d’Hays et les initiatives de l’association pacte PME (Cf. Observatoire), se caractérise par une nécessaire montée en expertise des entreprises, quelle que soit leur taille ; le Big Data, par exemple, devient une composante incontournable à intégrer comme Internet le fut dans les années 1990.

Un seul leitmotiv : l’accompagnement des entreprises vers l’innovation ?

Nombreuses sont les écoles à cultiver depuis des décennies un positionnement à cheval entre formation scientifique de haut niveau et management. « Si ce positionnement à la croisée des expertises a toujours fait partie de l’histoire de l’école, nous avons créé l’année dernière un nouveau département dédié au management, à l’innovation et à l’entrepreneuriat. L’enseignement de cette « bi-culture » est devenu primordial dès la formation initiale, évoque Dominique Rossin, adjoint du directeur de l’enseignement et de la recherche à l’Ecole polytechnique. L’émergence de nouveaux modèles économiques, la transformation digitale, l’innovation exigent combiner les disciplines. » Conjointement, l’éventail de nouvelles disciplines ouvre de nouvelles perspectives en formation continue. « Cela a débuté en 2015. Nous avons développé de nouveaux formats pour accompagner les sciences et technologies de rupture sur le site de Palaiseau. Nous avons ensuite décidé de lancer un programme ambitieux, la “Lead Academy” en partenariat avec PwC et Google avec qui nous partagions la volonté d’accompagner les entreprises face aux différentes ruptures », détaille Dominique Rossin. « Les participants à notre Executive Master ont une  dizaine d’années d’expériences et en grande majorité un profil scientifique. Nous avons longuement mûri le format avec des DRH, des recruteurs, des laboratoires de recherche et des dirigeants, regardé ce qui se passe en France et à l’international, pour aboutir à un programme qui permet de comprendre les enjeux de l’innovation. Les participants développent leurs capacités à piloter des business models combinant de nombreuses technologies et impliquant des acteurs très variés (  (clients, centres de R&D, régulateur,  ONG…) », détaille Nicolas Mottis, directeur académique de l’Executive Master de Polytechnique. L’idée est  de construire des modules « Etat de l’art »  directement avec les chercheurs, pour permettre aux dirigeants de bien comprendre les frontières technologiques et la façon de les gérer.

Savoir se vendre ?

L’ingénieur-manager et ses dérivés continue de plaire et de convaincre aujourd’hui les recruteurs. Si les cabinets d’audit et certains grands groupes raffolent encore de ces bi-cursus diplômants, d’autant plus lorsque les écoles sont à la cime des classements – quelle entreprise d’ailleurs ne voudrait pas de ce type de profils ? – une autre question subsiste : est-ce que toutes les doubles casquettes sont rentrées dans les mœurs en matière de recrutement ?

Car cette hybridation des compétences signifierait que les ressources humaines et a fortiori les entreprises feraient de l’interdisciplinarité un terreau fertile à l’innovation et à la performance.

Rappelons néanmoins que sur les 1500 offres d’emploi diffusées au premier semestre 2015 sur le site de l’Apec ciblant des jeunes diplômés d’écoles de commerce, seules 5% d’entre elles exigeaient une double spécialisation. Tout comme très peu de recruteurs en France exigent spécifiquement un MBA, un DBA ou un EMBA. Ici, l’idée n’est pas tant de critiquer ce type de diplôme mais plutôt de souligner que la plupart des recruteurs, hors ceux qui co-conçoivent ces programmes, ne s’y intéressent pas encore spécifiquement. « Les industries ont toujours du mal à innover y compris dans la manière d’intégrer ces nouveaux profils et de les faire peser dans l’organisation de l’entreprise. Mais elles sont conscientes qu’il ne suffit pas seulement de les recruter, il importe également de faire évoluer leur propre organisation », ajoute Philippe Silberzahn, professeur à l’EM Lyon et co-directeur du programme Idéa, formation pionnière dans l’interdisciplinarité et le design thinking.

Malgré donc ce double sésame, savoir se vendre demeure le nerf de la guerre, en particulier quand la double compétence reste rare : master de management avec un autre en sciences humaines, de même avec un diplôme d’école d’ingénieur et un autre de design, par exemple. Une double casquette qui certes rime avec innovation, mais mérite encore un effort d’évangélisation chez certains recruteurs.

Geoffroy Framery

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici